[Critique] « Corniche Kennedy » ou les Vertiges de la vie

18 janvier 2017 Par
Sylvain Lefèvre
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Exaltation et défi à la gravité pour se sentir vivre. Sur les rochers du boulevard Kennedy de Marseille, tout droits descendus des quartiers Nord, ils s’échappent temporairement des galères et des petits trafics. Sautant dans les vagues, ils jouent avec la mort mais de leur propre gré. Les surplombant depuis sa villa chic, une lycéenne bourgeoise à qui tout les oppose, les admire et les envie. Vaillante, elle se piquera au jeu de l’amour sur fond de thriller de banlieue dans le dernier opus de Dominique Cabrera.

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(texte) Sur la terrasse de sa luxueuse demeure qui domine la mer, Suzanne s’ennuie. En terminale, coincée entre Mme Bovary et Oedipe Roi, elle n’a d’yeux que pour ce groupe d’adolescents. A chaque saut, ils risquent leur vie. Du haut de la corniche, ils s’envolent dans le soleil de Marseille pour étoiler la méditerranée de leur gerbe d’écume. L’adrénaline est leur maîtresse. Toujours plus haut, toujours plus périlleux, toujours plus de cris ; à 17 ans, Flaubert ne fera pas le poids.

Cette adaptation du roman de Maylis de Kerangal par Domnique Cabrera est un hymne à l’adolescence et à la soif de liberté mais aussi une acerbe critique de la fracture sociale. Quelques mètres les séparent. Elle sur sa terrasse, eux sur la corniche. Dans la vie, quelques kilomètres les séparent. Elle dans sa villa luxueuse du bord de mer, eux dans leurs tours des quartiers Nord. Mais entre ces deux mondes clos, aucune passerelle si ce n’est l’attirance, la curiosité et le besoin de s’échapper qui mettra en lumière et exacerbera sentiments et jalousie.

 « Le bac, ça fait rêv’ »

Medhi, le romantique gentil, décidé à se « ranger » et Marco -superbement incarné par Kamel Kadri -, rémora écorché qui survit dans le sillage de bien plus gros que lui des miettes que lui laissent les trafics en tout genre. Ces deux-là sont scellés, rien ne saurait les séparer. Mais déboule Suzanne et sa quête effrénée de liberté, sa soif d’autre chose que cette vie rangée qu’on lui destine. Dans cette recherche d’outre-passer les interdits pour exister, elle devra maîtriser le vertige pour tenter le grand saut et découvrir le goût enivrant de l’existence. Elle sera l’un des sommets de ce fragile delta. Il y a du « Savages » d’Oliver Stone mâtiné de « Jules et Jim » dans ce triangle amoureux revisité par Dominique Cabrera. Subtilement rendu, le superbe ballet de cet âge de tous les possibles, s’il ne renouvelle pas le genre, demeure un petit instant de poésie cinématographique de bon aloi.

S’appuyant sur une bande de jeunes « du crû », non-comédiens castés sur la corniche, emmenés par une Lola Creton, solaire dans tous les sens du terme et seule actrice de métier de cette explosion d’adolescence, Dominique Cabrera nous délivre un film attachant. Pataud dans sa première partie en ce qu’il semble faire la part belle à d’éculés clichés sur la jeunesse des quartiers Nord de Marseille, cette seconde adaptation d’une œuvre de Maylis de Kerangal après « Réparer les vivants » de Katell Quillévéré, réussit néanmoins à nous accrocher. Prétexte à un polar aux ressorts simples, mais efficace qui se développe en parallèle de cette hymne à la jeunesse de la Bonne-Mère, il n’a de cesse de nous rendre encore plus attachants ses interprètes.