Dossier cinéma social : représentation des classes populaires et des nouveaux précaires dans les films français

4 mai 2016 Par Gilles Herail | 0 commentaires

A l’occasion de l’anniversaire du Front Populaire (80 ans déjà!), Toutelaculture s’interroge sur l’évolution de la représentation des classes populaires dans le cinéma social français, au moment où la célébration du monde ouvrier solidaire laisse place à de nouvelles figures de la précarité (intérimaires journaliers, vigiles, femmes de ménage, caissières, etc). Notre dossier sur ces films qui redonnent visibilité et dignité aux nouveaux précaires des années 2000.

Le monde ouvrier, masculin et syndiqué, entre nostalgie et déclin

Faubourg 36 de Christophe Barratier célébrait en 2008 le Front Populaire, les premiers congés payés et les espoirs d’un monde ouvrier fantasmé. Une représentation nostalgique des classes populaires solidaires qui irrigue également le cinéma de Guédiguian (Les neiges du kilimandjaro), Nassim Amaouche (Adieu Gary), Olivier Loustau (La fille du patronou Laurent Tuel (Le combat ordinaire). Autant de films teintés d’une même mélancolie face au déclin d’un secteur industriel traditionnel en perte de vitesse. Un monde ouvrier qui change, se restructure, laisse de nombreuses personnes sur le carreau, protège d’autres grâce à la puissance de certains syndicats. Un pan de société qui survit comme il le peut, en retrouvant par moments sa force collective passée. Le succès de Merci patronqui connait en ce moment un triomphe surprise en salles vient de cette envie de retrouver un monde ouvrier traditionnel fier et combattant. Un dernier baroud d’honneur qui était également le sujet du documentaire Comme des lions rendant hommage au mouvement des salariés PSA d’Aulnay face à la fermeture du site.

Les nouveaux précaires, victimes du déclassement : de l’ouvrier au vigile 

On remarque depuis quelques années l’émergence d’un cinéma social renouvelé, qui s’éloigne de l’usine et du monde ouvrier pour s’intéresser au déclassement des « nouveaux précaires ». 3 films très récents illustrent cette tendance, qui s’appuie sur une figure nouvelle de la précarité : le vigile. Dans Jamais de la vieOlivier Gourmet incarne un ancien syndicaliste ouvrier devenu gardien de nuit, devenu indifférent, résigné, face à un avenir bouché. Un postulat qui ressemble à celui de Qui vive !où Reda Kateb, peinant à obtenir son diplôme d’infirmier, se retrouve vigile dans un centre commercial, et doit résister à la spirale de l’enfermement et  du découragement. Un constat sombre et désabusé partagé par La loi du marché, analysant l’implacable dureté du monde du travail à travers le portrait d’un chômeur qui doit renier son éthique pour garder son nouveau boulot, en espionnant ses collègues (une thématique qui apparaissait également dans la comédie sociale Discountsur l’industrie de la grande distribution). De l’ouvrier, au vigile, de la solidarité de classe à l’individualisme forcé, de l’espoir de l’ascenseur social à la peur de la chute : le cinéma social français s’est habitué à la crise et frappe désormais par sa sombre lucidité.

Rendre visible les invisibles et donner le premier rôle aux héroïnes travailleuses pauvres 

Le triomphe de Fatima aux Césars 2016 était symptomatique d’une envie de récompenser un cinéma sensible rendant dignité et complexité à un personnage socialement invisible. La prouesse de Philippe Faucon était de réaliser un anti-film social, plus intéressé par le portrait de femme que par les dynamiques structurelles entourant sa situation. Un témoignage de vie, derrière le voile et le français hésitant, donnant la parole à une femme de ménage immigrée que personne ne remarque. Qui s’est habituée petit à petit à ne plus exister, malgré la richesse de son parcours, et ne s’autorise à livrer ses impressions qu’à son journal intime, écrit dans sa langue maternelle. Un personnage rappelant dans ses enjeux celui du Hérisson, se cachant elle aussi derrière les stéréotypes de son statut, pour protéger son jardin secret : une passion absolue des arts et des lettres. La féminisation des personnages issus du monde ouvrier va dans le même sens, avec comme figure de proue le rôle de Marion Cotillard dans Deux jours une nuit. Parler de l’usine, sans hommes ni bagnoles, mais aux côtés de salariées du textile qui reprennent leur entreprise en SCOP, dans le magnifique documentaire Entre nos mains. Retracer le combat des femmes de chambres d’un grand groupe hôtelier pour améliorer leurs conditions de travail (On a grévé). Prendre le point de vue des prostituées chinoises de Belleville (La Marcheuse). Autant d’exemple d’une représentation renouvelée de nouveaux/elles précaires, longtemps absents des écrans.

Représenter la jeunesse paumée, la clandestinité, l’exclusion sociale et la très grande précarité 

La peur de tomber dans la marginalité, dans un contexte de chômage structurel durable, fait partie du quotidien des jeunes générations, pour qui l’intégration sur le marché du travail peut devenir un calvaire. Le documentaire Les règles du jeu illustrait récemment les difficultés rencontrées par ces jeunes déjà en difficulté au sein du système scolaire, désarmés face à une compétition à laquelle ils n’étaient pas préparés. L’incertitude sur son sort est aussi le quotidien des migrants clandestins, ou cherchant à rejoindre un autre pays. Yolande Moreau a trouvé le ton juste pour évoquer la situation aussi absurde que révoltante de Calais, dans son documentaire sur la Jungle récemment diffusé sur Arte, Nulle part en France.  Le duo Tolédano/Nakache avait lui su très bien parler du quotidien des sans-papiers dans Samba, entre peur du contrôle d’identité, travail journalier mal payé, et perspectives bouchées. La frontière entre la pauvreté et l’exclusion est parfois ténue. Et Louise Wimmer abordait cette étape intermédiaire, avec un personnage en lutte pour éviter de sombrer. La très grande précarité et la question des sans-abris restent cependant des sujets tabous, rarement traités depuis le succès d’Une époque formidable de Jugnot. Le documentaire 300 hommes offrait récemment une immersion difficile mais marquante dans un centre d’hébergement de nuit pour personnes sans-abri. No et moi de Zabou et Enfermés dehors, qui mettaient tous les deux en scène un personnage principal de SDF, font eux figure d’exception dans le cinéma de fiction populaire.

A retrouver également, notre agenda « 80 ans du front populaire »

En toujours à l’affiche, depuis de nombreuses semaines:  Merci Patron. (retrouvez également notre interview de Ruffin ici)

Gilles Hérail

Visuels et bande-annonce officiels des films.


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