Cannes, film d’Ouverture : Arnaud Desplechin filme les fantômes en couches superposées

17 mai 2017 Par
Yaël Hirsch
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Présenté en ouverture au 70e Festival de Cannes ce mercredi 17 mai 2017, le nouveau film d’Arnaud Desplechin, Les fantômes d’Ismaël creuse le thème du manque en couches superposées. Sur la croisette le trio de stars françaises à l’international du film : Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg et Mathieu Amalric ont fait sensation.

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Après avoir scruté les grandes plaines avec Jimmy P. (en Compétition en 2012) et ouvert sa caméra à la poésie des 17 ans avec Trois souvenirs de ma jeunesse (Quinzaine des Réalisateurs l’an dernier), Arnaud Desplechin revient à Roubaix, à des personnages aux noms de héros de Joyce et à sa mythologie personnelle. Les fantômes d’Ismaël fait transparaître sous la toile blanche d’un drap où le héros projette le scénario de son film plusieurs autres scénarios : il y a la disparition de l’héroïne laissée pour morte, Carlotta Bloom (Marion Cotillard, dans un rôle sensuel et difficile) et le chagrin de son père étouffant (Lazlo Szabo), la renaissance amoureuse de son « veuf » (Mathieu Amalric, toujours Ismaël depuis Rois et Reines) auprès d’une astrophysicienne un peu nonne (Charlotte Gainsbourg, extraordinaire et filmée avec amour par Desplechin). Il y a aussi le film qu’Ismaël est en train de réaliser et qui se centre sur son espion de frère, Dedalus (Louis Garrel, fragile et rasé comme un déporté). Et ce film fonctionne à la fois comme l’avenir d’un projet en cours et une source de flash backs importants. Enfin, il y a le très craint et tout puissant monde des rêves où les deux héros masculins ont peur de tomber : le sommeil les effraie et si l’on ne connaît pas leurs démons nocturnes, on voit comment ces projections les manipulent et on imagine tout un monde terriblement angoissant…

Comparant son film à une interprétation « figurative » d’une toile de Pollock, Desplechin ouvre des perspectives dans sa note d’intention : « Il me semble avoir inventé une pile d’assiettes de fictions, que je fracasse contre l’écran. Quand les assiettes sont toutes cassées, eh bien, le film s’achève ». Les fils de narration sont parfois difficiles à suivre dans ce film palimpseste où Desplechins cite et se cite avec profusion : Charlotte Gainsbourg ressemble parfois à sa mère, on commence au Quai d’Orsay presque comme chez Tavernier, le lointain est filmé dans un pastiche de Homeland, Vertigo et son hypnose est présent, Ismaël écrit dans une maison au bord de l’eau grise digne d’un Rohmer et Hippolyte Girardot reste un personnage de producteur très théâtral. De Desplechin, l’on retrouve l’obsession obscure et fantomatique du judaïsme, les racines familiales à Roubaix, le père qui dévore ses enfants et la tendresse rédemptrice du couple même quand il boîte. Sur une musique hyper-référentielle composée par Grégoire Hetzel, « It ain’t be, Babe » de Bob Dylan côtoie Beethoven. Exercice de fragments, Les fantômes d’Ismaël nous pousse – comme le personnage éponyme- à multiplier LES perspectives dans un monde mouvant. Mais alors que les esthétiques varient jusqu’au vertige et que le rythme passe d’un saccadé de thriller à des citations de poèmes et des dialogues forts. Ce monde en couches touche néanmoins très juste : par la force de tous les acteurs (en fiancée de diplomate, Alba Rohrwacher est exceptionnelle), par l’humanité aiguë des situations et surtout par une série de couples finalement très bien harmonisés où l’un porte et sauve, tandis que l’autre prend et veut s’enfuir tant la dette est lourde. Le résultat est une comédie humaine riche, tendre et un peu grimaçante qui renoue avec le cinéma que Desplechin avait un peu mis de côté après Un Conte de Noël pour scruter d’autres espaces. Les fans adoreront, tandis que les spectateurs les plus dubitatifs se laisseront forcément émouvoir par un ou deux moments forts. Les fantômes d’Ismaël est un nouveau grand film de Desplechin.

Les fantômes d’Ismaël, d’Arnaud Desplechin, avec Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg et Mathieu Amalric. France, 1H50, 2017, Le Pacte. Film d’ouverture, hors compétition. Sortie le 17 mai 2017.

visuels © Le Pacte.