200 écrans noirs pour la ville Blanche : Festival international du film de La Rochelle

16 juin 2016 Par Cedric Chaory | 0 commentaires

Du 1er au 10 juillet, La Rochelle vivra au rythme de la 44ème édition du Festival International du Film. Sur 14 écrans, à raison de 5 séances par jour (de 9h45 à 22h15), le festival présente environ 200 films de fiction, des documentaires, des films d’animation, originaires du monde entier, dans tous les formats. Prune Engler, programmatrice de l’événement, nous donne quelques clés du plus cinéphile des festivals.

Bande-annonce – Festival International du Film de La Rochelle 2016 – 44e édition from FIFLR on Vimeo.

 

Votre édito s’ouvre sur une note féministe en pointant du doigt la précarité de la place de la femme dans l’industrie du cinéma, en occident comme partout ailleurs. Est-ce la raison d’être de votre focus dédié aux femmes cinéastes turques ?

Oui mais entendons-nous bien : nous ne programmons pas ces films car ils sont uniquement réalisés par des femmes mais surtout parce qu’ils sont bons. Il y a tellement de pays dans le monde où les femmes ne sont pas autorisées à être réalisatrices. À l’image de la tendance mondiale, les cinéastes turques choisissent de traiter de la thématique de la famille. Ce cadre, souvent lieu clos, leur permet de démonter le mécanisme d’une société réservée aux hommes. Les relations mère/fille, père/fille (cf. : Mustang) y sont auscultées. La maison est décrite comme un laboratoire où s’exerce – ou pas – la démocratie, l’affection. Ces films sont de belles analyses d’une société turque encore tiraillée entre la modernité et la tradition.

 

L’événement majeur de cette édition est sans conteste la diffusion de tous les films de Carl Dreyer en ciné-concerts au piano. Que représente pour vous le cinéma de cet artiste danois ?

Dreyer est un immense cinéaste qui a réalisé bon nombre de films parfaits. Je pense à Ordet que j’ai revu récemment. Je pensais le parcourir d’un œil distrait mais dès les premières images j’ai été happée par la beauté du film. Chaque plan est parfait et il est impossible de résister à la beauté des films de Carl Theodor Dreyer. L ‘équipe du festival a donc souhaité lui consacrer une rétrospective : les films muets tournés entre 1918 et 1932 puis les parlants à compter de Vampyr. Ce réalisateur est passé avec aisance au parlant. Il est vrai qu’il y a peu de dialogues dans ses parlants mais son cinéma est suffisamment solide pour se passer de mots. Et je pense là à la lumière, la mise en scène, le cadrage de La Passion de Jeanne d’Arc qui en fait un chef d’oeuvre.

 

Jean Vigo, Alberto Sordi… cette édition met la lumière sur un cinéaste un peu oublié et un acteur italien sous-estimé. Comment analysez-vous le fait que la poésie du réalisateur et l’humour de Sordi aient disparu des écrans …

Ces deux artistes ont des statuts différents. Jean Vigo n’a jamais vraiment été oublié. Il est vrai que ses films ont été mal reçus à leur sortie. Disparu bien trop tôt, les cinéphiles l’ont assez vite réhabilités. Le festival ne prétend donc pas réparer une injustice ou une incompréhension car Vigo est sacralisé depuis bien longtemps. Par contre il apparaissait important à l’équipe que les jeunes découvrent des films aussi précieux que L’Atalante. Concernant Alberto Sordi, il n’a jamais été apprécié à sa juste valeur en France. En Italie il était une immense star, célébré pour ses talents de comédiens – et pas uniquement comiques -  mais ici nous lui préférions Vittorio Gassman ou Marcello Mastroianni. Le festival donne à voir à son public des œuvres bien souvent oubliées.

Alain Guiraudie « jeune cinéaste » se voit honorer d’un hommage. L’intégrale de son œuvre – 7 long métrages – sera diffusée. N’est-ce pas un peu tôt au regard des deux autres hommages du festival : Barbet Schroeder et Frederick Wiseman ?

Pas du tout. N’oubliez pas qu’Alain est bien plus jeune que Barbet et Frederick d’où une filmographie plus ténue. Je lui souhaite d’ailleurs une carrière aussi prolifique. C’est un cinéaste que j’aime beaucoup. Pour son ampleur, son aisance… L’inconnu du Lac, sorti en 2013, lui a permit de rencontrer un vaste public. Le côté thriller y a été certainement pour beaucoup. Avec Rester vertical, il revient à un style plus « Guiraudie ». Ce réalisateur explore librement des territoires de la sexualité peu abordés dans le 7ème art, de plus avec une rare délicatesse. Sa façon de parler de l’homosexualité est délicate, à la fois frontale, comique et sensible, ce qui la rend accessible à tous, les hétérosexuels en premier lieu. C’est important qu’un tel réalisateur existe : je salue son courage, son humour. C’est une évidence qu’on lui rende hommage, non ?

 

Son Inconnu du Lac avait soulevé de vives polémiques, idem pour La Sociologue et l’ourson programmé dans votre focus documentaire animé. Mustang a également occasionné quelques étincelles. Vous aimez ce cinéma qui aime à gratter là où c’est sensible ?

Forcément. C’est pour cela que j’aime le cinéma. Car il nous permet de nous ouvrir sur le monde, de garder les yeux ouverts sur nos sociétés. Ses avancées, ses travers … On prend le pouls du monde dans les salles noires. Il y a le cinéma du divertissement, qui fait rire, c’est très bien mais regardez Mustang par exemple qui montre ce que vivent les jeunes femmes en Turquie, leur vie inexistante hors mariage. En 2016, c’est impensable. Ce film montre, dénonce certainement et c‘est qui fait l’importance et la beauté de l’oeuvre. Concernant La Sociologue et l’ourson, je sais que le maire d’Argenteuil l’a interdit de diffusion. Certainement sans l’avoir vu. Ce documentaire est passionnant, réalisé sans moyens. Il fait le point sur l’histoire mouvementé de la Loi du mariage pour tous en mettant en scène des jouets, des Legos, de la pâte à modeler. Cela pourrait être austère mais c’est merveilleusement ludique, en tout point exemplaire.

 

44 films composent votre sélection Ici et Ailleurs. Comment la conçoit-on ?

Très facilement puisqu’il s’agit des coups de cœur de l’équipe sur les sorties les plus récentes. Contrairement aux autres focus du festival, ces films n’ont pas de liens entre eux. C’est assez chamarré : Asie, Europe, Amérique … tous les films que nous avons aimé en 2015 et 2016 sont ici réunis. Certains sont inédits et diffusés qu’une seule fois. Tous les autres le seront toujours trois fois pendant le festival. Ici et Ailleurs est une vitrine du cinéma mondial actuel, forcément subjective mais qui plaît bien à nos spectateurs. Cette programmation se complète avec le reste de l’édition et le public compose aisément son menu entre un film hommage, un restauré et une nouveauté 2016.

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette Nuit des Planètes Interdites ?

Ce rendez-vous est très apprécié du public. Il a lieu dans la grande salle de La Coursive où se retrouvent plus de 1 000 personnes. La réception de la programmation y est toujours festive. Cette année nous diffusons 3 films : Alien, le 8ème passager de Ridley Scott que beaucoup d’entre nous ont vu mais sans doute jamais sur grand écran. Il s’agit là de la version director’s cut. Puis Ghost of Mars de John Carpenter. Ce réalisateur, à qui nous avions consacré une nuit entière l’année dernière, plaît beaucoup au public. C’est un cinéaste libre, très intelligent. Puis enfin La Nuit des Vampires de Mario Dava, film de 1965. C’est aussi kitsch qu’amusant et c’est une avant-première car le film va ressortir très prochainement.

http://www.festival-larochelle.org

Propos recueillis par Cédric Chaory


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