Yvan Salomone : « Déluge & retrait », au Frac Bretagne

10 juillet 2018 Par
Mikaël Faujour
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Le 15 juin, débutait au Frac Bretagne l’exposition d’Yvan Salomone. Après l’expo collective « Sculpter (Faire à l’atelier », en bonne mesure formaliste et très « art-sur-l’art », la rétrospective monographique, intitulée « Déluge et retrait », permet de découvrir une œuvre forte et singulière qui, figurative, devrait toucher un public plus large.

Des bâtiments cois, presque toujours dépourvus d’ombre portée, se tiennent droits sous un ciel sans soleil. Une pâle clarté se répand partout dans cet espace comme irréel et cependant familier. Nul homme, nulle agitation de la vie, au mieux quelques traces de présence humaine – une bicyclette, un véhicule… – dans ces vedute d’une sévérité de rêve.

Il s’agit bien de paysage mais rien de pittoresque ou de champêtre ; l’artificialité est assumée ; l’objet est peut-être davantage la peinture elle-même que la représentation. Mais si les motifs, les lieux peints paraissent choisis comme arbitrairement, interchangeablement, une atmosphère d’ensemble lie tout de même les diverses œuvres, qui forment une cohérence, une totalité. Laquelle est d’autant plus sensible que, réparti dans deux salles, le programme d’exposition est copieux, qui nécessite une bonne heure pour le regardeur patient. La première salle, surtout, avec sa « frise » de pas moins de 144 aquarelles juxtaposées le long des 50 mètres de mur. L’effet, bien sûr, est impressionnant, produisant l’effet d’un déferlement d’images. Rien de clinquant cependant : d’abord, chaque œuvre se tient, comme dit l’expression, « sage comme une image », avec ses paysages immobiles ; ensuite, parce que la cohérence esthétique de la totalité n’enlève rien à l’autonomie de chaque œuvre.

yvan-salomone_0955_0217_misericorde_ok yvan-salomone_0944_1116_emmaschinen_okLa lumière, tantôt une lumière de sud, sourde et vive, tantôt une lumière froide, blanche et fade, est comme unifiée par une étrange pâleur, qui simplifie les teintes, à la façon des photos légèrement surexposées, qui paraît manger l’espace et commencer à en dissoudre les volumes.

Yvan Salomone raconte l’origine de ses images, dont il a tardivement pris conscience. En 1976, se souvient-il, il visionne le film Fata Morgana, de Werner Herzog, dont les images ont des airs de mirage. Au début des années 2000, alors qu’il se trouve dans un taxi, à Dakar, il se fait cette réflexion, à voix haute : « Bon sang ! Je suis dans un film que j’ai vu il y a vingt-cinq ans, un film de Werner Herzog ! » Un autre passager, argentin, lui souffle le titre, qu’il avait oublié. À son retour en France, il l’achète en VHS : « J’ai réalisé que c’est là que s’ancrent mes paysages ! »

On en reconnaît une même lumière qui, sans produire une impression si nette de mirage, allège les volumes de bâtiments, qui paraissent comme du carton et du papier, guère si roides et concrets dans ces vues sans fin d’un monde de l’efficace et de l’utilitaire, du fonctionnel : hangars, usines, immeubles-clapiers, bâtiments préfabriqués et démontables de chantier, grues, entrepôts, barrières de tôle ondulée et palissades. Toute présence organique, têtue mais domestiquée, en est presque absente, au mieux réduite à une fonction décorative. C’est un monde sans ombre, sans rêverie que semble peindre Yvan Salomone qui, comme pour en mieux montrer la raideur, le géométrique absurde et obtus, pose des ronds, des carrés, des rectangles, des lignes droites çà et là, qui « parasitent » les compositions figuratives de leur abstraite monochromie (rouge, blanche, noire surtout), comme autant d’interférences visuelles.

yvan-salomone_0971_0917-_medeeaimede_ok yvan-salomone_0990_0418-_suspicieuse_ok yvan-salomone_0940_0916-_shoockproof_okCollect(ionn)eur d’images, il se base, pour peindre, sur des photos qu’il prend çà et là, lors de voyages et de flâneries. C’est d’ailleurs l’objet d’un livre d’artiste édité pour l’occasion, assez anecdotique, à l’exception des trois textes qui y apparaissent et qui éclairent son travail.

Longtemps, raconte-t-il, il s’est passionné pour les ports, lorsque, avant les attentats du 11-Septembre et le plan Vigipirate, il était encore possible d’accéder librement aux docks. Quelques œuvres sont d’ailleurs exposées de cette première période où il peignait des ports, « lieux de de mise en scène et d’immobilité » dans une gamme chromatique plus réduite et un format panoramique. Mais « ces premières tentatives étaient très descriptives », se souvient-il.

De fait, si les paysages d’Yvan Salomone n’ont pas fait sécession d’avec le réel et si, au mieux il se rapprocherait du précisionnisme de Charles Sheeler ou Charles Demuth, son approche ne relève pas d’un réalisme descriptif où les volumes seraient, comme chez eux, rendus dans toute leur masse. L’aquarelle, médium peu commun dans l’art contemporain, semble à l’inverse donner une impression de légèreté artificielle, déréalisante. Comme si tous ces environnements sans chaleur, tout de béton et de fer, où abondent silos et entrepôts, friches industrielles, immeubles en déshérence, lieux de la technique et du productivisme modernes, étaient rendus à leur peu de réalité, comme s’ils étaient mis à nu par un effet de décalage entre une lourdeur et une laideur fonctionnelle réelles de l’objet peint et la légèreté curieuse de la manière qui lui retire alors son « trop de réalité ». Alors, cette collection de lieux sans beauté ni éclat, sans grandeur symbolique, montrés au mieux comme signes d’enlaidissement du monde, ces lieux de commerce et d’industrie, territoires sans poésie, sans pittoresque donc, circonscrivent, dans les teintes affadies des aquarelles d’Yvan Salomone, la géographie et l’architecture d’un destin de civilisation.

La riche et remarquable exposition que lui consacre le Frac de Rennes met en évidence un travail qui porte son regard neutre sur tous ces hors-champs de la vie contemporaine, ces endroits d’une apparente insignifiance, où l’on ne fait que passer, que l’on ne considère que de loin et qui, s’ils ne retiennent jamais l’attention, cristallisent le sens de notre histoire présente et parlent subtilement de notre monde. « On passe nos journées à traverser des paysages, analyse l’artiste. Le travail de la peinture consiste à essayer de s’approcher de ce qu’on a aperçu et qui a du sens. »

Un sens qui ne se donne pas immédiatement, dans ses aquarelles à la lumière étrange et dont émane un air de calme désolation, une vague tristesse d’impasse en pleine clarté de jour.

« Déluge et retrait », Yvan Salomone, jusqu’au 26 août, Frac Bretagne.

visuels : © Yvan Salomone/Adagp, Paris