À Rennes, « Debout ! La collection Pinault », blockbuster artistique de l’été

10 juillet 2018 Par
Mikaël Faujour
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Plusieurs belles expositions d’art ont été inaugurées au mois de juin à Rennes. La plus retentissante, sans le moindre doute, est le blockbuster « Debout ! La collection Pinault ». Avec des œuvres et des artistes à la réputation internationale déjà bien installée, l’exposition promet un succès de masse.

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Il y avait du beau monde, pour la visite de presse de l’exposition, à Rennes, d’œuvres de la collection de François Pinault : un ex-ministre de la Culture et ex-président de l’établissement public de Versailles, Jean-Jacques Aillagon, son conseiller depuis 2011 (la mise à disposition de Versailles, bien public, au bénéfice d’œuvres du financier, par ailleurs propriétaire de la salle de vente Christie’s, avait été dénoncée jusqu’au sein de l’Assemblée nationale) ; l’une des femmes les plus influentes du monde de l’art, Caroline Bourgeois, commissaire de l’exposition, qui s’est même fendue d’une visite guidée au pas de course ; et Madame le maire, Nathalie Appéré (PS/Nouvelle Gauche).

On mesure l’importance de l’événement, projeté depuis de longues années. Quand le troisième homme le plus riche de France, le 63e plus riche du monde en 2017, « Breton par toutes les fibres de son corps » selon les mots de M. Aillagon, expose « à domicile », l’affaire est, pour le moins, sérieuse.

Un an après l’inauguration de la ligne à grande vitesse et tandis que des travaux se poursuivent à la gare de la préfecture de Bretagne, désormais à une heure et demie de Paris, l’événement ambitionne d’avoir une portée qui déborde la ville et ses environs. Il est vrai qu’avec la cinquantaine de pièces de choix issues d’une collection qui en compte 3 000, le Couvent des Jacobins s’offre une première exposition de choix. Les noms de quelques-uns des artistes exposés en disent plus long qu’un énoncé : Adel Abdessemed, Maurizio Cattelan, Duane Hanson, Bertrand Lavier, les frères Chapman. Lumineux et spacieux, le lieu, converti en centre des congrès après une rénovation récemment achevée, se révèle idoine pour une exposition d’art.

Celle-ci, pour le public, offre surtout une opportunité rare d’approcher quelques-unes des œuvres les plus marquantes, voire controversées, du monde de l’art de ces dernières décennies et permet d’en prendre la mesure proprement artistique et esthétique, pour peu qu’on veuille faire abstraction de la gangue de millions qui les entoure.

Le programme de l’exposition est bien résumé par son titre curieux, « Debout ! », appel ou injonction (?) à se dresser et se révolter. Il faut croire que c’est dans l’air du temps – souvenons-nous, notamment, de la très saluée exposition Soulèvements, au Jeu de Paume à l’hiver 2016-2017, commissionnée par Georges Didi-Huberman. Il est tout de même curieux que l’appel ou l’encouragement à s’indigner ou se révolter – contre qui ou quoi, du reste ? – soit émis, même indirectement, par une figure majeure de l’ordre économique et social mondial.

Comment s’approprier la rébellion ? En se concentrant avant tout sur sa forme (c’est, caricaturalement, la Dino, une Ferrari vandalisée par Bertrand Lavier) ou la transformer en abstraction morale à travers de grandes allégories : le Mal (en la figure du Hitler de Maurizio Cattelan, Him), la violence, la cruauté, l’exil… Sans se poser la question des causes, ni éventuellement celle des remèdes. Comment penser la rébellion ? L’impression que laisse la  logique curatoriale de l’exposition rend passablement inopérant le récit qu’elle entend développer. En effet, alors que le parcours narratif sous-jacent  place en son centre la conscience et de la mémoire l’horreur du siècle passé (nazisme, guerre du Vietnam…), elle l’actualise pour aujourd’hui mais en lieu et place d’un appel à la rébellion, il y a un constat sans appel: la catastrophe à eu lieu. Nous sommes après. Comment répondre à l’appel à se redresser, à résister, à s’indigner et à espérer en dépit de l’adversité ? L’injonction semble paradoxale.

Seule solution pour résoudre le paradoxe : se concentrer sur les œuvres aux cotes et aux impacts pharaoniques : beaucoup (voire chacune) mérite(nt) de s’attarder à la réflexion, parlant avec force de ce temps, cristallisant enjeux, craintes, impuissances de ce temps.

La pièce phare de l’exposition et de la collection de M. Pinault est très probablement Him, la célèbre statue d’un Hitler agenouillé, tourné vers le mur. Son échelle, inférieure à sa taille réelle, son air dolent et contrit produisent incontestablement un effet troublant. Voilà donc, dérisoirement humain, le Mal incarné, penaud comme un collégien qui aurait commis et reconnu une bêtise, prêt à recevoir le blâme. Mille fois commentée, le Him de Maurizio Cattelan est peut-être l’œuvre qui, par excellence, traduit l’engourdissement conceptuel d’une élite mondialisée d’artistes et d’intellectuels que hante le spectre d’un Hitler-devenu-métaphore, abaissé ou élevé en archétype éternel et presque métaphysique du Mal. C’est ainsi qu’elle s’interdit de saisir tout à la fois les formes nouvelles du mal et ses causes – dont elle fait partie.
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Autre œuvre forte, les neuf caissons du Fucking Hell de Dinos & Jake Chapman retiennent longtemps l’attention, avec ces visions maximalistes de l’Enfer, qui doivent autant à la pratique populaire du modélisme qu’aux motifs infernaux d’un Jérôme Bosch, à La Bataille d’Alexandre d’Albrecht Altdorfer ou au Radeau de la Méduse de Théodore Géricault, aux films gore extrêmes et à l’imagerie du death metal (Cannibal Corpse, par exemple) qu’aux images paroxystiques du monde concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau.

Dans l’un des caissons, un temple grec ruiné surplombe un paysage de ravage. Tout ceinturé de cruauté barbare, des hommes y sont pendus : image outrée, expressionniste, d’une civilisation niée, piétinée et détruite – et qui, après Bamiyan ou Palmyre, résonne avec les dictatures islamistes, et lie la barbarie à l’oubli des principes civilisateurs qui fondent la dignité humaine.

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Passé le moment de fascination pour une œuvre d’une prodigieuse surabondance et d’une minutie de réalisation extrême, qui nécessite une bonne demi-heure pour bien la parcourir des yeux, reste cette question, qui reviendra dans le parcours à travers les œuvres : où cesse la dénonciation pour devenir complaisance et spectacle ?

À côté, dans une poussette abandonnée, dort un bébé : il s’agit du Baby in Stroller de Duane Hanson. Le rapprochement des deux œuvres laisse songer à l’avenir de cet enfant qui, dans son sommeil paisible, ignore tout de l’horreur et du chaos qui menacent à tout instant de déferler.

Les scènes des frères Chapman font beaucoup penser à la monstruosité extractiviste, à l’exploitation de l’homme par l’homme, de la planète par le capitalisme industriel et financier et toute la culture de mort qui lui est intrinsèque – et, en fin de compte, à la catastrophe climatique et absolu son déni par les puissants du monde entier, promesse de ruine et de désastre. Le rapprochement avec l’œuvre de Duane Hanson se révèle plein de sens, au moment où le péril déjà bée devant nous et ne promet que le pire.

Romeu, sculpture de Berlinde De Bruyckere, est une autres pièces les plus marquantes du parcours. Corps humain aux carnations comme faisandées, figure tordue, torturée peut-être, acéphale ou bien décapitée, elle rappelle beaucoup le sort cruel de ceux qui, de Thomas Muntzer jusqu’à Berta Cáceres, se sont dressés contre l’oppression et l’exploitation, dont l’héroïsme a toujours été à la mesure de leur vulnérabilité, de la vulnérabilité d’un corps.

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L’atmosphère de désemparement et de désastre sans espérance se retrouve encore dans l’intrigant court-métrage de Peter Huyghe, Human Mask, où un singe au masque d’humain évoluer dans un décor de ville japonaise abandonnée, qui fait beaucoup penser à Fukushima. Un film dont se dégage une aura mélancolique de désolation, de catastrophe, une pénétrante aura de prémonition ou d’augure.

Restent ensuite les parcours individuels, les figures. D’abord, les portraits splendides de Lynette Yiadom-Boakye d’homme noirs fictifs , pensés comme un « geste politique. Nous sommes habitués à regarder des portraits de Blancs dans la peinture. » yiadom-boakye-lynette-uncle-of-the-garden-02

Ce sont encore les personnages de Vincent Gicquel (qui expose également, en écho, à La Criée, des œuvres réalisées pour l’occasion) – crâne chauve, corps nu, air simiesque et benêt, démunis, laids et difformes -, dont la penaude fragilité éveille une empathie fraternelle. Ou encore les figures délicates de Marlene Dumas, dont deux tableaux juxtaposés au format de prédelle, représentent un défunt dans l’esprit du Christ mort de Hans Holbein (Gelijkenis I & II), un autre deux figures fantomatiques qui s’entrelacent et s’embrassent (Homage to Michelangelo). Plus loin, quatre bustes de Thomas Schütte, Efficency Men, se font face deux par deux, qui rappellent les figures de caractère d’un Charles Lebrun, voire, à moindre mesure, les outrances d’un Franz Xaver Messerschmidt.

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La révolte apparaît ainsi mise en scène moins comme un fait politique collectif que comme une lutte psychique, privée, individuelle, contre une adversité innommée, abstraite – une lutte, en somme, pour exister en tant qu’individu-monade, davantage que comme citoyen acteur d’une histoire et d’une institution collectives.

Le parcours se conclut par quatre paysages abstractistants, de petit format, du Brésilien Lucas Arruda, issu de l’éminente et mondialiste galerie de São Paulo Mendes Wood. Avec une palette réduite, le peintre produit des effets lumineux intenses ; ses grattages et frottages produisent une impression de ciel venteux. On ne sait trop si l’horizon est bas et si le ciel haut s’embrase sur une mère étale, ni si le soleil – la lumière donc – est là, en face, au bout, comme une espérance, mais cet apaisement conclut la visite et la découverte de la cinquantaine d’œuvres du Couvent des Jacobins : ni trop, ni pas assez, ce qui est devenu rare, dans un temps d’expos orgiaques dont on ressort souvent l’esprit davantage confus et saturé que nourri à juste satiété.

L’exposition est, incontestablement, une des plus stimulantes de cet été.  arruda-lucas-002 arruda-lucas-001À noter : le Musée des Beaux-arts accueille aussi, en prolongation de celle du Couvent des Jacobins, une exposition de Tatiana Trouvé, prix Marcel-Duchamp 2007, « Les Dessouvenus », ses peintures étranges d’espaces oniriques en façon de pittura metafisica du XXIe siècle méritent toute l’attention – une attention patiente et imaginative.

« Debout ! La collection Pinault », jusqu’au 9 septembre, Couvent des Jacobins.
« Les Dessouvenus », de Tatiana Trouvé, jusqu’au 9 septembre, Musée des Beaux-arts.
« C’est pas grave », Vincent Gicquel, jusqu’au 26 août, La Criée centre d’art contemporain.

visuels : mf et affiche de l’exposition