Raymond Roussel : De l’alchimie des mots à l’art hermétique

28 mars 2013 Par
La Rédaction
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A l’occasion de l’exposition que le Palais de Tokyo consacre à Raymond Roussel et aux nombreux artistes qu’il a inspiré, Toute La Culture laisse la parole à un spécialiste des langues secrètes en général et de Raymond Roussel en particulier. Suivant sa ligne d’ancrage « Soyez livres, Cultivez-vous », notre magazine est honoré et ravi de vous transmettre cette généreuse et érudite invitation à  découvrir avec profondeur un artiste (et un farceur) qui a inspiré aussi bien Breton que Perec et Foucault.

« La vie de Raymond Roussel a toujours été secrète; elle n’a jamais été mystérieuse ». François Caradec, Vie de Raymond Roussel

« Dans tout ce que nous connaissons sur Roussel, il n’y a rien qui nous permette de penser qu’il a été en liaison avec des alchimistes de la fin du XIXe siècle (…) Rien ne nous permet de penser qu’il a, sur un fourneau à gaz, fait des expériences. Mais en tous les cas il connaissait, il avait des notions sur l’alchimie, l’histoire de l’alchimie et les thèmes alchimiques l’intéressaient. » Interview de Michel Butor par A.M. Amiot et J.L. Meunier (1983)


Raymond Roussel(1877-1933), une introduction
Raymond Roussel de son vivant, fut l’objet de railleries; la publication de ses romans, édités à compte d’auteur, fut un échec commercial, tout comme ce fut le cas de ses pièces de théâtre. À tel point que, possédant le sens de l’autodérision, il se baptisa lui-même « le joueur d’échecs ». Longtemps, après sa mort, il fut catalogué « fou littéraire ». De nos jours, il est l’objet d’un regain d’intérêt, mais moins pour l’extrême singularité de son œuvre que pour des motifs ayant trait à un certain snobisme intellectuel. Car, ne nous y trompons pas et en paraphrasant la célèbre petite phrase de Gaston Leroux – empruntée à un mot près, au demeurant, à George Sand – si « le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat », la clé permettant d’y pénétrer continue de rouiller, à l’abri des regards indiscrets.
Et pourtant, ainsi que le souligna le brillant exégète que fut Jean Ferry : « Roussel nous explique, avec une bonté qui n’a pas fini de me tirer les larmes des yeux, comment c’est écrit. Il nous donne par-dessus le marché, la clef du trésor, et il n’y a pas eu un effort pour essayer de ramasser cette clef, ou tout au moins pour voir si elle tourne dans la serrure. Pensez-vous ! On ne va pas chausser comme ça les souliers d’un mort, ça ne se fait pas. Et puis ça se verrait ! »

Les interrogations d’André Breton.
Le chef de file du surréalisme, dans le petit texte mal aimé, intitulé Fronton Virage, fit part d’une découverte qui l’avait profondément troublé. Lisant La Poussière de Soleils, pièce de Roussel, achevée d’imprimer en 1926, Breton rattacha, sans la moindre ambigüité, le « procédé littéraire » dont se prévalait l’écrivain à la langue des oiseaux, le système cryptographique dont usaient les auteurs de traités alchimiques. Ce code, utilisant toute la gamme des jeux de langage – à peu près phonétiques, homophonies, rébus, charades, dérivations synonymiques – permet, pour peu que l’on fasse l’effort de lire certains textes au niveau infra textuel, d’avoir accès, non plus au seul sens littéral, mais à une signification différente. Ce système, les plus grands noms de la littérature internationale y eurent recours : Homère, Virgile, François Villon, François Rabelais, Cyrano de Bergerac, Shakespeare, Francis Bacon, Cervantès, Jonathan Swift, Melville, Victor Hugo, James Barrie, Alfred Jarry, Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Georges Perec – grand admirateur de Raymond Roussel, et dont les travaux au sein de l’Oulipo sont grandement redevables à son procédé –, parmi tant d’autres.

La surprise d’André Breton fut portée à son comble lorsqu’il s’avisa que nombre d’éléments insérés dans La Poussière de Soleils, renvoyaient à deux ouvrages d’alchimie contemporains, signés d’un pseudonyme : Fulcanelli, et que cet auteur y dissertait abondamment sur la langue des oiseaux. Or, le Mystère des cathédrales et les Demeures philosophales ne furent publiés, respectivement, et dans une indifférence quasi-totale, qu’en 1926 et 1930. Cette constatation dut beaucoup intriguer Breton puisqu’il éprouva le besoin de mentionner Fulcanelli et les Demeures philosophales neuf fois en huit pages. Michel Foucault, dans son Raymond Roussel, balaya dédaigneusement Fronton virage et l’hypothèse d’une « tradition initiatique ». Par suite de l’autorité du philosophe, la question sembla définitivement tranchée.

Et si André Breton avait vu juste ? Une lettre ressurgie du passé semble l’attester…
Le microcosme s’intéressant à l’histoire de l’alchimie moderne a toujours prétendu que les deux traités précités furent l’œuvre d’un bourbaki littéraire – une rédaction collégiale. Furent impliqués : un alchimiste opératif anonyme, Pierre Dujols de Valois, l’érudit libraire dirigeant La Librairie du Merveilleux, qui accueillait tout le gotha des arts et lettres et de l’ésotérisme, Jean Julien Champagne, peintre, et illustrateur des deux livres. Ce cénacle aurait été en contact avec la famille de Ferdinand de Lesseps, le constructeur du canal de Suez. Cette information est attestée par différents témoignages et par le fait que Champagne fut l’inventeur, avec le fils cadet de Ferdinand – Bertrand (tué sur le front en 1918) l’inventeur d’un extraordinaire traîneau à hélice qui enthousiasma Raymond Roussel. Selon le fils du célèbre photographe Jacques Henri Lartigue, qui photographia ce traîneau à Chamonix en 1914, Bertrand de Lesseps « était un personnage non moins intéressant, dévoué corps et âme à l’alchimie et se consacrant entièrement à la recherche de la Pierre Philosophale. »

Une lettre, datée de 1906, et retrouvée l’an passé, va apporter un éclairage stupéfiant sur ce milieu. Ce courrier fut adressé par Pierre Dujols à… Raymond Roussel, alors âgé de 29 ans. Il y est question des hippocampes, mis en scène par Roussel dans son roman Locus solus – c’est justement un hippocampe qui figure sur le blason clôturant Le Mystère des cathédrales, d’expériences que ce petit groupe aurait menées avec Pierre Curie et son frère, mais surtout nous y apprenons ce qui suit :
« Cher Monsieur Roussel,
En réponse à votre estimée lettre du 22 avril dernier, nous prenons acte de votre décision de renoncer au projet d’écrit sur l’alchimie… » Dujols informe Roussel que Decœur (un chimiste) souhaite reprendre la documentation iconographique devant servir à illustrer l’ouvrage et qu’il compte s’adjoindre les talents de Julien Champagne : « Cet artiste passionné d’alchimie, nous dit avoir l’honneur de déjà vous connaître. » Par conséquent, il ressort de cette formulation que, en 1906, Dujols et Decœur, contrairement à Roussel, n’étaient pas encore en relations étroites avec Champagne, le futur illustrateur des deux livres. En outre, Dujols poursuit : « Monsieur Decœur me charge de vous demander votre avis sur le titre global de l’ouvrage dont vous avez mis en forme les notes anciennes, vieilles de neuf ans. » Ces notes remontent donc à 1897… l’année même de la publication du premier livre de Roussel, La Doublure, ouvrage qui fait déjà référence à la collaboration de l’auteur avec un mentor ainsi qu’aux futurs traités alchimiques qui paraîtront sous le nom de Fulcanelli. D’où Roussel tenait-il ces notes ? Il est peu probable qu’elles aient émané de Paul Decœur. Roussel revint-il sur sa décision ? Vraisemblablement car, dans toute sa production ultérieure, il n’aura de cesse de faire des allusions implicites à ce « maître » et aux deux livres signés Fulcanelli. Une telle persévérance ne saurait s’expliquer en cas de non implication.

De quelques clés permettant d’ouvrir la porte du jardin secret de Raymond Roussel
Il ne suffit pas de lire un auteur au sens littéral si nous souhaitons avoir accès à sa pensée intime. Il convient également d’écouter ce qu’il avait à nous dire. Ainsi aux stupéfiantes affirmations de Roussel : « Mon cerveau est double », puis, plus tard : « à présent j’ai quatre cerveaux », répond la remarque de Georges Perec formulée à propos de son roman La Disparition, écrit sans la lettre e, et qui, à un journaliste, confia que son livre, contrairement aux apparences, était plein de e !
Bien avant l’existence de la « télé-réalité », Roussel scénarisa sa vie, toutes anecdotes, toutes réflexions, même les plus anodines, devenant parties intégrantes de ce qu’il entendait confier au sein de son œuvre littéraire. Sans vouloir épuiser le sujet, voici quelques pistes :
* La photo le montrant avec une pompe à air qu’il destinait à la couverture de tous ses livres.
* La transformation du nom de sa maîtresse Charlotte Frédez en Dufrène…
* « Les perles blanches sont plus rares que les noires » soutint-il un jour, avant de reconnaître « j’ai confondu avec les merles ». Ce qui est… proprement confondant !
* Les trompe-l’œil et anamorphoses dans les toiles et dessins de Toulouse-Lautrec et de Steinlen (affichiste officiel du cabaret du Chat noir.)
* Le cabaret du Chat noir où, selon « Fulcanelli », « les confidences d’une science mystérieuse (se mêlaient) à l’obscure diplomatie ».
* Le théâtre d’ombres du Chat noir – ancêtre du cinéma et qui, comme lui, repose sur le procédé technologique de la « permutation des formes par la lumière » définition très proche de celle de l’alchimie : « permutation de la forme par la lumière, le feu ou l’esprit »…
* Roussel scénarisa même sa mort et ses obsèques. Il y aurait beaucoup à dire sur les motifs de son suicide, la date et l’endroit choisis… Sur sa tombe, au Père-Lachaise, on peut lire « Famille Roussel », or il occupe seul une tombe qui devait contenir 30 cases. Il se ravisa, et opta pour 2 cases supplémentaires. S’agissait-il uniquement de dire à la postérité qu’il « ne lui en manquait aucune » ? Ce caveau est situé – ce qui ne laisse d’intriguer – à proximité du Mur des Fédérés. Serait-ce en raison du fait que la répression fut l’œuvre des blancs et la Commune L’œuvre des Rouges, ces deux couleurs qualifiant les deux parties du processus alchimique ? Avec un « cerveau quadruple » aussi tortueux, allez savoir !
Bien des points devront être de suspension, concision oblige.

Raymond Roussel souhaitait uniquement un peu d’épanouissement posthume à l’endroit de ses livres. Ayant vendu la propriété familiale de Neuilly, il avait réclamé que soit donné son nom à une avenue. Cette dernière volonté est restée lettre morte. A défaut d’avenue ne pourrait-on au moins lui octroyer une voie sans issue, puisque les spécialiste de la « chose littéraire » s’étant appliqués à commenter son œuvre se retrouvent dans une…impasse.
Nous sommes persuadés que le « pense sans rire » que fut Raymond Roussel aurait apprécié l’humour de la situation.

Richard Khaitzine

*** Les lecteurs intéressés par cet article et Raymond Roussel pourront se procurer les ouvrages suivants de Richard Khaitzine :
– La langue des oiseaux (tome 1) – quand ésotérisme et littérature se rencontrent (Dervy poche – 2012)
– La langue des oiseaux, tome 2 : Georges Perec de l’alchimie du verbe à la permutation des mots – (Dervy poche – 2012)
En attendant le tome 3 qui sera consacré intégralement à Raymond Roussel…

**** Une exposition complémentaire de celle organisée par le Palais de Tokyo est en préparation à la Galerie 17, de Bruno Garrigues – (17 rue Constance – Paris 18e)

Écrivain français,membre de la Société des Gens de Lettres et auteur d’une quarantaine d’ouvrages traitant de thématiques très variées allant de l’histoire aux lettres, en passant par le symbolisme alchimique, Richard Khaitzine est notamment l’auteur de deux essais de référence consacrés à la langue des oiseaux, un système cryptographique permettant d’écrire des textes lisibles à différents niveaux. Il s’est donné pour but de rendre accessibles l’érudition et la Connaissance, de manière ludique, en un parcours dans le temps et l’espace privilégiant l’exploration de territoires linguistiques méconnus mais ô combien troublants. Plus d’informations sur sa page Wikipedia.

Visuels :
1/ Le traîneau à hélice, conçu par Bertrand de Lesseps et -Jean-Julien Champagne, l’illustrateur des ouvrages d’alchimie, signés Fulcanelli, et qui enthousiasma Raymond Roussel
2/ Portrait de Raymond Roussel peint par Benoît Pingeot, Reproduit avec l’aimable autorisation de Charles Henri de Gouvion Saint Cyr
3/ Raymond Roussel photographié avec une pompe à vélo. A rapprocher de la profusion « d’objets à air » qui traversent son œuvre. OBJET (à) AIR, en suivant les règles du « procédé », telles qu’expliquées dans Le Comment j’ai écrit…, cette expression évolue en OBJET (à) R. Six lettres, dont l’anagramme livre un nom… celui de son « Maître ».
4/ Théâtre d’ombres et trompe-l’œil… des « Blancs » très Rousselliens « parmi les noirs… » Le Théâtre d’ombres fut la grande attraction du cabaret du Chat noir + détail « L’hippocampe »
5/ Le Chat violet de Steinlen… sans doute l’une des sources d’inspiration de Raymond Roussel en ce qui concerne les hippocampes de Locus solus… Ces hippocampes au nombre de sept sont visibles, aussi, sous forme de torchères, dans les couloirs d’un commerce de luxe dont le nom – ô magie du hasard – est la maison Hermès ! + détail : l’hippocampe

Raymond Roussel : De l’alchimie des mots à l’art hermétique

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