Raoul Dufy, le peintre jouisseur

6 novembre 2008 Par marie | 1 commentaire

dufy« Raoul Dufy est plaisir » écrivait la poétesse américaine Gertrude Stein. L’exposition du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, la première dans la capitale depuis 1954, met effectivement en avant, non un peintre du Plaisir, mais des plaisirs : un peintre des fêtes, du soleil et des mondanités, un artiste successivement impressionniste, fauve ou cubiste, avant tout coloriste. Jusqu’au 11 janvier 2009.

« Si je pouvais exprimer toute la joie qui est en moi ! » s’exclamait Raoul Dufy. En sachant que le verbe jouir est dérivé du mot latin gaudia, joie, Raoul Dufy pourrait être qualifié de « jouisseur », d’homme qui jouit tant au sens où le mot a été employé jusqu’au XVIe s: – celui qui « accueille, fait fête à »-, que dans ses usages plus modernes -celui qui « possède », puis « tire agrément de »-. Avide de nouveautés, Raoul Dufy a accueilli avec ferveur les grands mouvements picturaux de son temps, quand il n’a pas lui-même participé à leur gestation.

Né au Havre en 1877, le jeune artiste a commencé, sous l’influence d’Eugène Boudin, à peindre ses premiers paysages normands à la manière des impressionnistes. Lors du Salon d’automne des 1905, celui-là même qui marqua le début du mouvement fauve, devant le Luxe, calme et volupté de Matisse, Raoul Dufy a une révélation : «J’ai compris toutes les nouvelles raisons de peindre et le réalisme impressionnisme perdit pour moi son charme […] Je compris tout de suite la nouvelle mécanique picturale ».

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Luxe calme et volupté, de Matisse (1904)

Le peintre adopte alors les couleurs des fauves mais conserve ses sujets : les fêtes du 14 juillet, la plage de Saint-Adresse, les jetées endimanchées d’Honfleur, des scènes populaires en somme.

Puis trois ans plus tard, en compagnie de Georges Braque, c’est le Sud qu’il découvre, Martigues, Marseille et l’Estaque. Cette rencontre s’en doublera d’une deuxième, celle des recherches de Paul Cezanne sur le cubisme. Dès lors, tout en conservant les couleurs fauves, Dufy géométrise ses dessins, et, avec Georges Braque, participe au développement de ce mouvement.

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Barques à Martigues, Dufy, 1908

A l’Estaque, le peintre ne conserve pour l’essentiel que deux couleurs, le vert et l’ocre, et ses tableaux prennent, d’après ses propres mots, « un tour décoratif, arabesque et transposition ». Des caractéristiques qui feront, a posteriori, de cette série provençale du printemps 1908 une propédeutique à ces travaux futurs, en premiers lieux desquels ses gravures sur bois du Bestiaire ou Cortège d’Orphée, d’Apollinaire. Il faut s’attarder sur ces illustrations, exposées dans une petite pièce carrée. Parce qu’elles sont drôles, et les citations qui les accompagnent charmantes (« Voici la fine sauterelle,/ La nourriture de Saint Jean. /Puissent mes vers comme elle, /Le régal des meilleures gens ») ; et parce que ce fut par elles que le peintre fut remarqué par le couturier Paul Poiret. Les deux hommes fonderont La Petite Usine.

La production de tissus imprimés de Raoul Dufy sera toutefois interrompue par la guerre (1914-1918). Mobilisé, l’artiste met son talent au service de la patrie ; son engagement d’artiste est ainsi théorisé : « Faire des images colorées comme celle d’Epinal, les faits de la guerre de nos soldats indigènes des colonies, de telle sorte qu’il y ait, au mur des cases des maisons des Noirs d’Afrique et des Jaunes d’Asie, un souvenir de leur participation à la Grande guerre ». Ses images d’Epinal seront des cartes postales présentant des uniformes des soldats des troupes, une « Notre Dame de la Chance » ou un coq flambant et victorieux.

Comme il s’était engagé avec ardeur dans « l’effort de guerre », Raoul Dufy accueillit les années folles avec ferveur : il en dessina les robes, en peignit les mondanités, fit du Paris fringuant un magnifique Paravent (1929-1933). « Les tableaux ont débordé de leur cadre pour se continuer sur les robes et sur les murs » clamait le peintre, qui dans le même temps intégrait des motifs de tapisseries dans ses toiles : ( cf. L’Atlana). Autre débordement de plus en plus notable chez Dufy : celle de la couleur par rapport à la forme. La seconde ne contient plus la première, une technique qui faisait suite à une expérience visuelle qui avait frappé le peintre : sur le port du Havre, en regardant courir une fillette vêtue d’une robe rouge, il s’était aperçu que l’impression colorée produite par le rouge du vêtement persistait en arrière de la silhouette en mouvement.

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Nature morte au violon ; hommage à Bach, 1952

Les sujets des premiers coups de pinceaux, la Normandie et les villages provençaux, sont récupérés, mais représentés de manière plus symbolisée, stylisée. La mer est faite de vaguelettes, les personnages sont de petites silhouettes de maquettes.  Pour renouveler son répertoire, le peintre voyage : Nice, Deauville, Rome, la Sicile ou Marrakech, toujours des lieux de plaisirs qu’il dépeint lumineux, colorés, les deux choses étant pour lui indissociables : « je fais de la couleur l’élément créateur de la lumière ».

Puis, de l’extérieur, des plages des palais et des ruelles encombrées, le pinceau passe à l’intérieur, s’installe derrière les fenêtres, pour mieux admirer les paysages, les confondre avec la chambre… puis pour s’en détacher, se replier dans l’atelier, l’horizon du peintre malade d’arthrite qui doit s’attacher les pinceaux aux doigts pour continuer à peindre. (« Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux, vit la vie, rêve la vie, souffrait la vie. » aurait expliqué Baudelaire ["Les fenêtres", Petits poèmes en prose])

Quelques mois avant sa mort, Raoul Dufy se lance dans sa série des cargos noirs (symbole de ce qui vient le chercher ?). Pour autant, dans le même temps, le peintre de Trente ans ou la vie en rose (1931) continue de peindre le plaisir, celui qui fut celui de sa famille, et le sien : la musique.

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La Grille

Ses hommages, Raoul Dufy les a rendu aux arts comme aux industries. Exposé de manière permanente au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, La Fée électricité (1936), fruit d’une commande passée par la Compagnie Parisienne de distribution d’électricité, clôt l’exposition qui précède avec « grandeur » : avec ses 600 m², le tableau a longtemps été le plus grand du monde.

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Raoul Dufy. Le Plaisir, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, jusqu’au 11 janvier 2009, 11 av du Président Wilson, Paris 16e, Métro Alma Monceau ou Iéna, 01 53 67 40 00. mardi ou dim 10h-18h TP : 9 euros, T -26 ans : 3,80 euros. Prévoir au moins deux heures.

Site sur Raoul Dufy : cliquez ici

Marie Barral


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COMMENTAIRES:

  1. perron

    Bonjour,
    Je viens d’apprendre que le tableau « La fée électricité » de Dufy n’est plus le plus grand tableau au monde.
    Pouvez-vous me préciser par quelle oeuvre, ce tableau a été détrôné.
    Merci

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