[Live-Report] 57ème biennale de Venise : une édition sombre, élégante et créative

12 mai 2017 Par
Yaël Hirsch
| 0 commentaires

Alors que la 57ème biennale d’art de Venise a lieu du 13 mai au 27 novembre 2017, du 10 au 12 mai la Preview de la Biennale d’Art a mis la Cité des Doges en effervescence : les pavillons des Giardini et de l’Arsenal reflétaient la créativité des nations, tandis que le public amateur d’art venu à Venise en primeur pouvait aussi découvrir des nombreuses et importantes expositions : L’intuition au Palazzo Fortuny, Damian Hirst dans les deux musées de François Pinault (Palazzo Grassi et Punto della Dogana), Philip Guston à l’Academia, Alighero Boetti à la Fondazione Girogio Cini, Bosch au Palazzo Ducale, les plages de Picasso au Guggenheim, les verres de Jan Fabre à l’Abbazia di San Gregorio et des chefs d’œuvres de Poussin à Cézanne au Palazzo Correr. Toute La Culture était sur place et vous livre dans ce premier article ses impressions du cœur de cet événement : les pavillons et les deux grandes expositions des Giardini et de l’Arsenal.

Les pavillons des Giardini sous le signe d’une noirceur élégante
A l’aune de la titanesque Atlantide inventée et réinventée par Damian Hirst au Palazzo Grassi et Punte della Dogana, c’est une couleur noir, grandiose et lagunaire qui a envahi cette biennale.

biennale-pavillo-allemand

Avec des files d’attentes immenses, le Pavillon Allemand est pour cette édition n°1 de la sensation. Investi par les performers de Anne Imhof, il inclut le public et joue avec son voyeurisme dans un espace transparent mais heurté, où les corps sont entourés de bergers allemands qui aboient, pataugent dans l’eau, l’œuf pourri, les tâches de ses épreuves précédentes et se tordent, mi-nus, mi-dansants. Une réinvention haletante d’un mythe déplumé où Faust met le feu au raz du sol, littéralement sous les pieds des visiteurs. Malgré le côté performatif et mouvant, le tempo est lent, le graphisme noir et il y a quelque chose de macabre et classique dans cette fugue de mort ferme et presque calme.

biennale-pavillon-americain

Le deuxième pavillon le plus apprécié est probablement l’Américain, où se déploie l’art de Mark Bradford, peut-être un peu plus vivant mais qui se poursuit dans la lignée d’un expressionnisme abstrait qui pointe – aussi bien par la toile que par le film- vers certains astres morts.

biennale-pavillon-belge

Un certain classicisme couleur sépia est à retrouver dans les photographies travaillées à la Soulages de Dirk Braeckman au Pavillon Belge. Ici, les nus ne descendent aucun escalier, mais il faut les deviner entre deux tons de noirs.

Côté photo encore, les portraits de la « Little de Review » de Sharon Lockhardt au Pavillon Polonais font sortir des figures surexposées sur fond noir d’un film à voir en bout de parcours.

Entre cinéma et photographie l’art de Tracy Moffat décline son « horizon » avec l’élégance de John Wayne dans un vieux western au Pavillon Australien. Une exposition forte, où les thèmes relatifs à l’identité sont creusés en filigrane du passage du temps et de l’arrêt sur image.

Plus performative et assez passionnante, la vidéo-narration de Georges Drivas au Pavillon Grec propose au public d’entrer dans un « Laboratoire des dilemmes » en mêlant un film scientifique sur une expérience sans conclusion des années 1970 où des chercheurs croyaient pouvoir éradiquer l’hépatite et la tragédie des Suppliantes d’Echyle. Tout se passe dans le noir, au creux du nœud gordien, dans une atmosphère paranoïaque qui rappelle les plus sombres et créatives heures de la Guerre Froide.

Même ambiance post-trauma pour les raffinements et les détournements du quotidien du Pavillon Japonais avec l’art de Takashiro Iwasaki, né dans la région d’Hiroshima et dont les structures, amas et performances mettent en cause avec élégance la question de sensé et de l’absurde.

Côté Brésil, Cinthia Marcelle a transformé tout le pavillon incliné en grille de mémoire avec des petites pierres jonchées sous du métal.

Enfin, dans une certaine mesure, la grande architecture cocoonante créée par Xavier Veilhan pour accueillir toutes sortes de musiciens dans le Pavillon Français se relie bien à cette forme majeure noire et mordorée qui a investi la lagune.

Performances, do it yourself et jeux décevants au pavillon principal.
Ces thèmes noirs et le goût de la performance et de l’implication du public se retrouvent dans le pavillon principal, confié cette année à la commissaire française Christine Macel : sous l’aune de grands livres et librairies (signés John Latham ou Liu Ye), de dessins d’une inquiétante fragilité (Kiki Smith, Ciprian Muresan), de performances ou installations minérales (Le Parc, Hassan Sharif) ou de photos et visages tordus (Marwan, Tibor Hajas) et avec en final des recommandations bibliographiques des artistes présentés), les considérations sont sombres et formelles, plus que provocantes et politiques. Si bien qu’on a du mal à comprendre l’atelier d’œuvres à faire soi-même proposé au public au cœur de ce pavillon principal.

biennale-do-it-yourself

Du côté des pavillons, en revanche, l’aspect joueur et performatif fonctionne comme un bain de jouvence pour contrebalancer la note majeure qui est noire et chic. En ce sens, le travail de Cody Choi sur la façade et à l’intérieur du Pavillon Coréen joue avec les clichés occidentaux et orientaux, avec malice, esprit pop, tacles sur le sexe et l’érotisme dans un « more is more » absolument goûteux. Greffé au travail de l’autre artiste coréen mis en avant, Lee Wan, qui parle de l’histoire et de l’identité de son pays dans des formes colorées, cette éclatante énergie post-art pop fait penser aux téléviseurs colorés et aux téléviseurs de Nam June Paik et donne des vitamines pour le rester des visites.

biennale-coree

Enfin, le Pavillon Autrichien est tout à fait dans les règles du jeu de la surprise, affublé d’une tour où une voiture pique du nez et où le public est invité à monter, tandis qu’à l’intérieur, Erwin Wurm flèche le parcours pour inviter le public à devenir performeurs en passant ou apposant membres, têtes corps sur des surfaces étranges et vintage : la tôle d’une caravane, une vieille tapisserie ou autres meubles et mobiles un peu surannés.

biennale-pavillon-allemand

A l’Arsenal, un pavillon libanais animé offre réflexion et chant sur la destruction
A l’Arsenal, comme souvent, la noirceur et l’élégance sont là. Mais plus politisées et ancrée dans l’Histoire. Tandis que les installations monumentales de Marie Voinier, Thu Va Tran, Achraf Toulouf, Liu JIanhua, Takesada Mtasunani, ou Alicja Kawade sculptent l’espace avec majesté. Moins minimalistes, de véritables cocons proposent une expérience enveloppante, comme la grotte de Pauline Cunier Jardin ou les « bonnes intentions » de Irina Karine.

Si cette partie commune et transversale de la biennale convainc beaucoup plus que le grand pavillon des Giardini, parmi les richesses de l’Arsenal, notre chouchou de la biennale est au Nord, avec le Pavillon Libanais. Dans l’espace majestueux d’un grand entrepôt en briques, l’artiste Zad Moultaka a créé un temple au Dieu de la Justice mésopotamien Samas. Une performance de 11 minutes nous enjoint avec toute la force de l’harmonie et de la beauté à faire l’expérience de la destruction. Tout commence dans la pénombre qu’éclairent petit à petit les pupitres d’une trentaine de choristes disposés face à face sur deux côtés de la grande salle. Vêtus de noirs, ils chantent à capella, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre et en arabe. Le public est au centre et tourne en fonction vers le chef du chœur qui dirige dans une lumière rougeoyante sur un troisième mur ou vers un mur du fond recouvert d’une stèle de basalte qui a plus de 4000 ans. Une bombe explose, le chœur reprend, et l’obélisque d’un culte primal s’illumine. Vérifiez les horaires de la performance et allez-y, c’est un moment d’une force eu commune.

Visuels : YH