Jordane Saget : de la ligne à l’infini [portrait]

5 décembre 2017 Par
Vincent Fournout
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Qui est cet artiste mystérieux de 37 ans passé en quelques mois des contraventions de la RATP à des commandes de l’Opéra Bastille, du CNRS, de Chaillot ou de… la RATP et dont on s’arrache les performances et les collaborations ?

Rencontre avec Jordane Saget dans son studio d’exposition du 10 ème arrondissement.

 

Portrait Jordane Saget par Pierre Vassal

Portrait Jordane Saget par Pierre Vassal

Adolescent Jordane Saget ne savait pas dessiner mais hantait ses cahiers de formes géométriques. Autodidacte, il passe le bac en candidat libre puis abandonne le projet de devenir prof de philo. Il devient animateur dans les écoles, nounou pour comédienne, plongeur, œnologue. Tout le long de cette première vie il pratique avec intensité le Taïchi. Et puis un passage à vide, ou plutôt une rencontre avec soi-même. Pendant des mois quasi reclus, il invente un système graphique à base de trois lignes parallèles qui s’entremêlent. Cette époque en chambre est un art brut, obsessionnel, introspectif et quasi thérapeutique.

 

Encre sur papier 80cm x 80cm

Encre sur papier 80cm x 80cm

Et puis il sort dans la rue, il rencontre le monde, c’est-à-dire les paysages, les perspectives mais aussi les personnes âgées à rassurer, les joggers qui piétinent son travail et tous ceux qui commencent à l’aimer avec passion. Des plus anonymes comme les centaines de milliers d’usagers du métro aux plus connectés comme ses 12000 followers sur Instagram en passant par les plus aiguisés comme Jean Charles de Castelblajeac qui le découvre. Il devient alors artiste.

 

Compte Instagram

Compte Instagram

Le système Jordane Saget est parfait. Il résonne avec l’art nouveau, les peintures aborigènes, la calligraphie chinoise, les mathématiques ou encore la biologie moléculaire. Jordane Saget c’est aussi un rapport au corps. Il peut être porté par un élan dansé quand il s’agit de performances menées debout sur des surfaces importantes ou par une attention infinitésimale quand il s’agit de dessiner sur une rose qui fanera quelques heures après.

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Ce rapport au temps qui passe est au cœur de la psyché de Jordane Saget, se ressent partout et explique peut-être son intérêt pour la craie matière instable et fragile ou pour le blanc de Meudon. Mais il serait illusoire de vouloir ranger Jordane Saget dans des cases car l’essence même du système est dans l’ouverture et la circulation. Ces lignes ont peut-être un début, peut-être une fin, mais peut-être pas, elles évoquent peut-être une troisième voire une quatrième dimension mais peut-être pas.

 

Commande pour une résidence secondaire à Bonifacio

Commande pour une résidence secondaire à Bonifacio

L’artiste explore à l’infini ces trois lignes. Cette quête de l’espace se traduit aussi de manière très assumée dans les modes de distribution choisis. Ici point de galerie : le milieu restreint de l’art contemporain ne semble pas l’intéresser outre mesure pour l’instant. Jordane Saget propose par contre une démarche résolument contemporaine tournée vers un écosystème foisonnant avec la création d’un studio d’exposition pour rencontrer en direct des partenaires, exposer des œuvres que l’on ne pourra pas acheter mais dont l’artiste pourra s’inspirer sous forme de commandes à discuter sur le fond, la forme, les dimensions. Cette approche collaborative, faiblement égotique – Jordane Saget ne signe pas ses œuvres car ses œuvres sont sa signature – se traduit par des expérimentations tous azimut avec des danseurs, l’édition de meubles design, la réponse à des commandes publiques pour animer des espaces commerciaux, la décoration ornementale d’espace privé de collectionneurs exigeants, et bien sur toujours les performances publiques et éphémères qui nourrissent la démarche et créent un lien unique avec ses fans.

 

Bercy Village

Bercy Village – Noël 2017

Pour le futur, Jordane Saget explore de nombreuses pistes avec des matières nouvelles (la neige, le sel, la rouille), des plus monumentales aux plus technologiques avec des acteurs de la high tech et quand on lui demande si une Intelligence Artificielle pourrait créer ses lignes à sa place, il s’en amuse et explique qu’il lui semble impossible qu’une IA puisse refaire ces erreurs qui par accidents successifs sont la base de l’évolution de son travail en perpétuel mouvement. L’erreur est humaine et Jordane Saget déborde d’humanité.