Un « Picasso Primitif » scindé en deux au Musée du Quai Branly

18 avril 2017 Par
Yaël Hirsch
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Très attendue, l’exposition Picasso Primitif qui dure jusqu’au 23 juillet au Musée du Quai Branly en partenariat avec le Musée Picasso est aussi très décevante. Scindée en deux parties, elle inflige un premier passage pâle et fastidieux de situation chronologique, année par année, avant d’embrayer sur la mise en parallèle plus ou moins chronologiques d’œuvres de Picasso et de sculptures d’arts premiers. L’impact des arts premiers africains mais aussi européens et océaniens sur le peintre des Demoiselles d’Avignon est en effet un sujet magnifique…Que le manque de propos de l’exposition et ses cartels alambiqués desservent.

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« Mes plus grandes émotions artistiques, je les ai ressenties lorsque m’apparut soudain la sublime beauté des sculptures exécutées par les artistes anonymes de l’Afrique. Ces ouvrages d’un religieux, passionné et rigoureusement logique, sontce que l’imagination humaine a produit de plus puissant et de plus beau.Je me hâte d’ajouter que cependant, je déteste l’exotisme. »
Picasso / Apollinaire, Correspondances, Paris, Gallimard, 1992

L’ambiance est tamisée pour ce Picasso Primitif, murs blancs, lumière minimale et petites photos accrochées partout sur les murs. Et toute la première partie nous astreint à suivre, année par année…sur les 75 premières années du 20e siècle ! De ce fastidieux exercice à peine décoré de photos des ateliers du peintre ou l’ombre de masques africains est entouré en rouge (et la sculpture pas produite car absente ou conservée pour la seconde partie) on retient un engouement de l’ensemble des avant-gardes française pour les arts premiers et notamment pour l’art africain à partir du début du siècle. Picasso, mais aussi Braque, Matisse et Vlaminck les collectionnent et s’enthousiasment de les découvrir au musée d’ethnographie du Trocadéro. 1907 est une année charnière pour Picasso, celle des Demoiselles d’Avignon, toile reproduite dans l’ombre contre un mur et devant laquelle l’exposition plante un masque africain. Jusque là rien de très nouveau, donc, et le filon s’étiole un peu par la suite avec des années bien du vides et une belle constance de Picasso. Heureusement, l’on découvre ou redécouvre son gout pour certaine sculptures primitives sacrées de son Andalousie natale (et l’on se dit que la piste religieuse aurait pu être creusée) et quelques photos ou photomontages de lui en minotaure ou à Cannes avec Brigitte Bardot (et un masque africain en arrière-plan inlassablement cerclé de rouge) viennent mettre un pointe de vie et d’humour à cet étalage de chiffres et faits.

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C’est avec mérite qu’on entre dans la deuxième partie de l’exposition qui nous propose un « Corps-à-corps », c’est-à-dire une mise en perspective de toiles, dessins et sculptures de Picasso, de la période rose aux baisers des années 1970 avec des œuvres des collections du Musée du Quai Branly. Les pièces exposées sont incroyables et valent vraiment le déplacement. Voir ou revoir le Jeune garçon nu (1906) ou La femme enceinte (1949) en parallèle d’œuvres d’arts premiers, venues de pays Dogon, de Polynésie ou des plaines indiennes est un moment de grâce bien mérité. Mais encore une fois, l’exposition manque à sa mission : elle ne choisit pas vraiment entre les thématique et le chronologique. Les titres des sous-salles se multiplient et noient leur propos dans de grands mots compliqués et creux qui pourraient s’adapter à toutes les œuvres présentées à la fois (« Mise en abyme », « faire face », « les baisers » qui sont séparés du « sexe »). Seule la dernière salle sort du lot, qui pousse l’art de l’obscurité à son comble pour à peine laisser entrevoir quelques œuvres vraiment imbibées de religions. Que Picasso soit allé chercher dans els arts premiers l’aura d’un certain mystère originel pour créer, c’est un fait. Mais il semblerait que le but d’une exposition ne soit pas de répéter ce mystère et plutôt de l’éclairer pour nous donner à voir les pièces réunies en pleine lumière, avec un propos fort et démontré dans la comparaison et la mise en résonance des oeuvres : alors l’on pourrait commencer à réfléchir sur Picasso mais aussi sur notre temps si « Primitif ».

visuels : affiche et Photomontage de Jean Harold envoyé à Picasso par Jean Cocteau © ADAGP,Paris Harold Jean (20e siècle)© Droits réservés Photo © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Mathieu Rabeau