Retour de Documenta 14 : entretien avec Kathy Alliou

17 juillet 2017 Par
Antoine Couder
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Cheffe du Département du développement scientifique et culturel des Beaux-Arts de Paris depuis 2013, Kathy Alliou participe à l’accompagnement de la création artistique par la conception et l’organisation d’expositions, de résidences d’artistes, de programmes de performances et de colloques. Ses textes sont régulièrement publiés dans des revues (Peeping Tom, Roven, Volume, Dare…) et des catalogues (notamment «l’Ange de l’histoire», 2013, « Cookbook », 2014 et «Pliure», 2015, dir. Nicolas Bourriaud éd. Beaux-Arts, Paris ; Extranaturel, Mark Dion, 2016 éd. Beaux-Arts, Paris ; Coord. Actes du colloque « L’irRESPONSABILITE de l’Artiste », 2017

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En tant que professionnelle, qu’attendez-vous d’un tel événement ?

Mes attentes portent moins sur de nouvelles formes de représentation du monde que sur l’organisation de leur partage en tant qu’expérience artistique. J’aime être surprise – émotion qui pour moi caractérise la beauté – découvrir et penser. J’attends de la Documenta qu’elle génère des sentiments forts, qui peuvent être ambivalents, contrastés (qui finissent parfois par s’harmoniser), et du plaisir aussi… Comme nombre de visiteurs des premiers jours, j’ai été déboussolée par Athènes, j’en suis partie sceptique. Mais c’est à Cassel – et en regard de mon expérience athénienne – que je pense avoir touché au cœur du projet de son directeur artistique Adam Szymczyk. La dialectique Athènes/Cassel, tendue, semble particulièrement propice à la réflexion sur les enjeux contemporains.

Quoi de neuf, au fond ?

Cette dimension véritablement mondiale, plus intégrée que jamais. Documenta 14 a fait le pari d’une forme dialogique entre les deux villes et d’une conception archipélique de ses expositions, en prenant ses distances avec l’idée de centre ou de cœur. A Cassel les lieux d’exposition emblématiques comme le Fridericianum et la Hauptbahnhof, ont perdu de leur leadership. Mais surtout, des corpus d’œuvres des mêmes artistes déployés dans les deux contextes d’Athènes et de Cassel, et sur plusieurs sites, nous ont permis de découvrir de très nombreux artistes (plus que d’habitude) et, quasi simultanément, d’avoir la possibilité d’approfondir cette découverte de leur travail.

Cassel a également accueilli la collection du Musée d’art contemporain d’Athènes… une forme de potlatch??

L’utilisation de la totalité des espaces du E.M.S.T. à Athènes, puis l’exposition de la collection du Musée au Fridericianum, à Cassel (collection très peu connue, y compris par les Athéniens qui ne l’avaient pas encore vu réunie pour diverses raisons, budgets, travaux etc.), ont souligné les mécanismes de reconnaissance artistique, de légitimation, et de réciprocité. Elles ont permis une meilleure connaissance des artistes grecs présentés dans la collection. Au contraire de ce qui se disait à Athènes sur sa qualité, je l’ai trouvée plutôt belle et bien accrochée, même s’il reste vrai que je ne viens pas à Documenta pour voir des collections, publiques ou privées.

Et pourtant, de plus en plus …

C’est, en effet, un phénomène qui tend à se généraliser, la collection comme incarnation d’une pensée artistique, comme oeuvre. Pour revenir à cette idée de réciprocité, elle est selon moi de nature contractuelle plutôt que de relever du don, du potlatch. C’est une pratique encore rare au point que, à Athènes comme à Cassel, s’est propagé un sentiment d’occupation illégitime de territoire, la « simple » déterritorialisation a induit de la  violence même si les précautions d’usage avaient été prises, dans une tentative de « déjouer le stigmate » avec le choix du titre Learning from Athens. On connaît la polémique qui a traversé Athènes (les affiches « Learning from Athens » ont été détournées en « Earning from Athens »…)

Du coup, cette polémique a-t-elle lieu d’être ?

Je ne sais pas, je remarque simplement que l’autonomie de l’art est forcément en balance avec des forces hétéronomes. Je trouve que l’on qualifie un peu vite d’hégémonique toute tentative de déplacement. Même si les grandes expositions sont historiquement marquées du sceau de la démonstration d’une force nationale (pensons aux Expositions universelles et à la Biennale de Venise, pour les plus connues), il faut prendre garde à ce que ces lectures n’aient pas pour conséquence le repli, le chacun « chez soi ». Nous avons constaté en outre que les meilleures Documenta (cf. notamment Documenta 10, curatrice Catherine David) ont suscité au moment de leur avènement de sévères critiques pour n’être reconnues qu’ensuite…

Après-coup, qu’est-ce que vous inspire cette 14ème édition??

Elle pose des questions qui me paraissent fondamentales : le postulat fondateur de Documenta, initiée à Cassel en 1955, continue-t-il de faire sens dans d’autres lieux de blessures de l’espace social ? Il ne s’agit plus aujourd’hui de dommages consécutifs à la guerre et à l’Holocauste en Allemagne, mais d’autres types de séquelles, vécues notamment (ou notoirement ?) par la Grèce. Que peut produire le format de la grande exposition, qui documente un état de l’art international dans ce contexte, marqué par la crise économique et financière comme par la remise en cause des rapports d’autorité ? Mais aussi, l’antagonisme des relations entre la Grèce et l’Allemagne d’aujourd’hui peut-il être transformé en une confrontation constructive ?

Crédit photo : Tuan le Van Ra