« Paul Klee : l’ironie à l’oeuvre » : un événement exceptionnel

6 avril 2016 Par Géraldine Bretault | 0 commentaires

La précédente rétrospective Paul Klee en France remontait à 1969. Il était temps de permettre à une nouvelle génération de découvrir l’œuvre d’un des artistes majeurs de la première moitié du XXe siècle. Mais quels choix opérer, parmi un catalogue comptant plus de 10 000 numéros d’inventaire ? La commissaire Angela Lampe a pris un parti audacieux : relire l’ensemble de son œuvre à travers le prisme de l’ironie. Pari réussi.

Note de la rédaction :

Quelque 250 oeuvres ont été rassemblées pour l’occasion, dont une bonne part provient du Zentrum Paul Klee, ouvert à Berne en 2005. Là, les œuvres y ont été restaurées avec soin, autorisant des prêts exceptionnels devant la fragilité de certaines d’entre elles. Car des premières caricatures à l’Angelus militans qui clôt l’exposition, c’est la versatilité des supports qui frappe en premier lieu. Klee expérimente, cherche, gratte, reprend ses toiles, imagine des assemblages inédits, propres à donner l’aspect du vitrail à une vulgaire toile de jute…

Qui était Klee ? Sa correspondance ainsi que ses échanges avec son épouse Lily et les mémoires de son fils Félix brouillent les pistes tout en convergeant sur un aspect essentiel : Klee ne se laissait pas appréhender aisément. Maître de l’ironie dans son acception romantique, il se tenait dans une posture distante, préservant avec acharnement son espace de création. Ainsi, si l’enjeu de cette résistance est évident à partir de la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, qui contraint Klee à l’exil en Suisse, après avoir été catalogué parmi les « artistes dégénérés », la lecture que donne la commissaire Angela Lampe montre que cette posture était déjà à l’œuvre dès les prémices.

Dès son arrivée à Munich, alors que fleurissait le mouvement du Jugendstil, Klee use des artifices de l’ironie, fuyant tout esprit de sérieux. Satire, parodie, simulacre, tous les procédés sont bons pour éviter que son art soit dévoyé par une quelconque chapelle. Puisant dans l’esprit acéré du Voltaire de Candide comme dans la pensée de Schlegel, attentif à ce qui se passait au-delà des frontières, notamment en France chez des artistes comme Delaunay et Picasso, Klee jauge, évalue puis apporte une réponse plastique éminemment personnelle, qu’il s’agisse de peinture, sculpture, aquarelle ou dessin.

L’aventure du Bauhaus est révélatrice : Klee observe d’abord, commente et juge ses pairs, avant de devenir professeur à son tour au sein de la nouvelle école révolutionnaire fondée par Walter Gropius. Là, il biaise encore, préférant les échappées expressionnistes d’un Kandinsky à la machinisation et au rationalisme qui prévalent après l’arrivée de Moholy-Nagy au sein de l’établissement. Lui-même se refuse à s’abandonner complètement à l’abstraction, quitte à rattacher ses toiles au monde qui les entoure par le seul fil ténu du titre choisi.

Prolifique, protéiforme, l’œuvre s’offre au regard dans un dévoilement sans fin, de l’intrusion de la couleur après le voyage à Tunis en 1902 aux simulacres de mosaïque rappelant les monuments de Ravenne, ou des signes évoquant une mystérieuse écriture codifiée aux traits plus épais des dernières années, entre style primitif et enfantin. Avec un dénominateur commun : une délicatesse et une subtilité d’expression qui chavirent l’œil, jamais rassasié devant la capacité de l’artiste à se renouveler.

D’une grande tenue, le parcours parfaitement articulé se déploie à un rythme mesuré, avec quelques temps forts ménagés dans des niches plus sombres, autour des œuvres de Klee ayant appartenu à Walter Benjamin ou des marionnettes inquiétantes que Klee avait fabriqué pour son fils. À mesure que l’étau se resserre autour de l’artiste, entre une crise politique devenue conflit international et la sclérodermie qui l’affecte à partir de 1935, il met en place une résistance qui s’épuise dans le nombre (1257 numéros d’inventaire en 1939), sans jamais renoncer à sa liberté d’expression la plus fondamentale.

 

« L’art ne reproduit pas le visible, mais il rend visible. » Paul Klee

Visuels :
Insula Dulcamara @ Zentrum Paul Klee, Berne
Candide @ Zentrum Paul Klee, Berne
Présentation du miracle © 2016. Digital Image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence
Masque-comédien © 2016. Digital Image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: