Nil Yalter au FRAC Lorraine : récit d’une exilée

15 février 2016 Par Maïlys Celeux-Lanval | 0 commentaires

« C’est un hommage, ou plutôt un femmage » explique Béatrice Josse, la directrice du Fond régional d’Art Contemporain (FRAC) de Lorraine, spécialisé dans les expositions féministes et écologiques. Pour sa première grande rétrospective française, l’artiste d’origine turque Nil Yalter (née en 1938) a choisi de présenter une sélection de pièces autour des thèmes de l’exil, de l’identité et de l’emprisonnement des femmes. Son art engagé, qui avait été critiqué dans les années 70/80 – « ça, ce n’est pas de l’art, c’est de la politique » –, rappelle les travaux récents de jeunes artistes contemporains, concentrés sur le drame des migrants : Nil Yalter a donc eu un regard visionnaire, solidaire et merveilleusement humain, qui résonne particulièrement aujourd’hui. À voir du 5 février au 5 juin 2016.

Nil YalterUn souvenir : en classe de Terminale, un professeur d’Histoire a demandé à ses élèves qui était Français de souche. Une seule personne a levé la main. Dans ce lycée bourgeois de la rive gauche, la majorité des élèves portait dans son sang l’histoire d’exils, de longues traversées, l’histoire de l’immigration. A l’image de ces jeunes gens, Nil Yalter n’a pas qu’une seule identité. Elle commence son exposition au FRAC par un poème qui fait état de toutes ses origines : artiste, elle était également musulmane de Bosnie, juive de Salonique, grecque orthodoxe, venant de Turquie et vivant en France. Ces identités appartiennent toutes à sa famille et laissent leur trace dans le sillage de l’artiste.

C’est peut-être cela qui a permis à l’artiste son extraordinaire ouverture sur les autres, et notamment sur les femmes analphabètes, sur les femmes emprisonnées, sur les femmes ouvrières. Un point commun, vous l’aurez compris, les destins de femmes. C’est ainsi que l’on découvre des feuilles recouvertes de lettres répétées, exercices d’apprentissage de l’écriture de femmes turques ; elles témoignent dans une vidéo de l’importance de cet apprentissage, qui, quoiqu’il arrive trop tard, les émancipe enfin et répètent que, pour être une vraie femme, il faut savoir écrire.

Nil Yalter

Plus loin, c’est en prison que nous invite Nil Yalter, à travers plusieurs supports – une vidéo, des notes de prisonnières, ainsi que des photographies et des dessins accompagnés d’un récit. La prison pour femmes de la Roquette a aujourd’hui disparu, suivant l’idée qu’il faut éloigner les prisonniers des villes et de la vie normale, mais elle reste bien vivante à travers les souvenirs de Mimi, ancienne détenue. Elle raconte tous les détails, la robe de bure, la douche hebdomadaire, trop chaude ou trop froide, les clopes roulées avec le tabac de vieux mégots, les pages de magazine déchirées puis mangées car elles représentaient des bons petits plats… Avec une attention sensible à l’infiniment petit, Nil Yalter rappelle les pages brûlantes de l’écrivaine Albertine Sarrazin, qui a passé un tiers de sa courte vie en prison : la même fougue, la même liberté habitent les récits de ces deux femmes engagées. On est ici dans une toute autre époque, mais au contact de nécessités éternelles : celle de se faire belle, quitte à se maquiller avec du cirage, celle d’être au chaud, quitte à brûler des cartons dans sa cellule au risque de s’intoxiquer. Cette installation multiple, grise, noire et blanche, est de loin la plus forte de l’œuvre de Nil Yalter.

Enfin, citons son travail autour de l’interminable trajet de l’Orient Express pour se rendre de Paris à Istanbul (57 heures de train !) : à travers quelques dessins, des photographies cinétiques du paysage qui défile par la fenêtre et une longue ligne écrite qui raconte le voyage, Nil Yalter explique la difficulté de l’exil, du voyage qui arrache l’homme à son identité confortable et l’emmène ailleurs, dans une transition étirée et sans fin. C’est très beau, très clair et didactique : Nil Yalter est un peu plus qu’une conteuse toutefois, la profondeur et l’aspect politique de sa réflexion faisant d’elle une messagère, engagée au côté du destin des exilés, des apatrides, des bi-nationaux et des migrants. En somme, une femme d’aujourd’hui, qui défie les préjugés, les catégories et les frontières.

Informations pratiques : 
Nil Yalter au FRAC Lorraine
Du 5 février au 5 juillet 2016
Entrée libre


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