Napoléon à Sainte-Hélène, les (im)possibilités d’une île

26 mai 2016 Par Franck Jacquet | 0 commentaires

Jusqu’au milieu de l’été, le Musée des Armées propose de visiter les derniers lieux de vie de Napoléon, exilé au cœur de l’Atlantique, sur la petite île anglaise de Sainte-Hélène, bien plus éloignée que l’île d’Elbe dont la proximité avait permis les Cent Jours. « Napoléon à Sainte-Hélène » est dédiée à l’exil, à la mort et à la construction de la mémoire du Grand Homme, dans une facture très classique et bien dotée du point de vue pédagogique, comme il est de coutume aux Invalides.  

Note de la rédaction :

L’exil et la mort

Le parcours est chronologique et aisé à appréhender. On suit, un peu dans ses pas, celui qui était empereur, qui chute définitivement à Waterloo, et qui n’est plus que prisonnier et dont les Anglais ne démordent pas pour ne lui accorder que les honneurs dus à un général (grade qui lui est encore attaché alors qu’il entre complètement en politique pendant la période thermidorienne). La querelle sur les honneurs à lui rendre sera si marquée qu’à son enterrement, Français défendant l’épitaphe d’un empereur et Anglais préférant celle d’un général finiront tout simplement par ne rien graver sur la stèle du mort ! Revenons au parcours. Napoléon abdique donc pour la seconde fois. Il est emmené en Angleterre d’où il est ensuite transféré au prix d’un long périple maritime sur l’ile de Sainte-Hélène, à mi-chemin (à proprement parler !) entre Brésil et côte africaine. Là, au milieu de l’Atlantique, sous un régime de surveillance étroit, il ne pourra plus s’échapper et déstabiliser une Europe en pleine restauration des Anciens Régimes.

Celui qui n’est plus que Bonaparte donc est accueilli dans un premier temps dans un petit pavillon temporaire puis dans une maison de plantation au cœur de l’île, à Longwood. Evidemment, le gouverneur anglais est d’abord pour lui un geôlier et la résidence est aménagée, renforcée, gardée. Selon les périodes, Bonaparte peut plus ou moins se déplacer au sein du domaine mais il est toujours surveillé (parfois de très près, accompagné y compris pour ses balades) et refuse donc de se rendre chez le gouverneur. L’exposition figure dès l’entrée l’île et ses paysages et dans sa première partie, des projections de Longwood permettent de se représenter les derniers lieux de vie de l’Empereur.

Reconstituer le Grand Homme

C’est en effet le très grand point fort des expositions du Musée des Armées : la reconstitution est ici une reprise au plus près du réel, presque « positiviste », de cette fin de vie et de ses lieux, comme habituellement on représente « l’histoire-bataille ». Les sections de l’exposition figurent chacune comme une pièce ou du moins une partie du théâtre de l’exil : la chambre, les appartements personnels, le billard, la pièce d’eau et de soins… Le mobilier, souvent anglais sauf quelques rares pièces emportées comme une athénienne ou un lit de campagne, constitue une ultime atteinte. Le lieu est une prison mais celle-ci n’est tout de même pas dénuée d’un certain confort. Rien ne ressemblant aux grands palais dans lesquels le Grand Homme a vécus. D’ailleurs, beaucoup de documents composant le parcours sont issus de l’un de ces anciens palais, le château de Malmaison, celui où notre protagoniste passait son temps mondain avec Joséphine (voir notre critique de l’exposition biographique de Joséphine de Beauharnais). Cette dernière est encore présente dans quelques livres d’une bibliothèque (sa correspondance énerve encore notre exilé ; il en rature quelques passages) essentiellement composée d’ouvrages de géographie (art militaire et géographie « physique » étaient très liés).

La reconstitution du Grand Homme est aussi celle de sa fin : malade, soupçonnant d’ailleurs l’empoisonnement alors que le cercle de ses proches s’est restreint au fil des vexations internes à sa petite Cour ou sur demande du gouverneur de l’île, il est alité et sa chambre devient chapelle ardente à la suite de son décès. Les représentations de ce moment d’histoire sont nombreuses, bien qu’en 1821, ce protagoniste soit totalement sorti de cette Histoire. Pourtant, il y revient, par le jeu des querelles idéologiques de la France du XIXe siècle. Dans tous les cas, les figurations de l’agonie prennent toutes les formes et l’exposition y consacre une large part. Moins connue est la vallée du géranium, magnifique écrin pour la tombe qui est aussi restituée.

Bande annonce de l’exposition

De souvenirs en mémoires

Mais la tombe n’est pas une tombe d’éternité. Bonaparte mort, l’exposition le montre bien, la guerre de la mémoire continue autour de son legs et bien au-delà du testament écrit dans les jours précédant la mort. Si pendant l’exil, la petite Cour composée de quelques proches (militaires, nobles d’Empire, hommes de lettres et de droit…) se déchirait pour obtenir la proximité de Bonaparte et recueillir ses souvenirs pour les convertir en mémoire pour eux-mêmes et pour la Nation toute entière (voire pour le Monde, dans une représentation encore teintée d’idéal révolutionnaire), le politique s’empare des cendres de Sainte-Hélène pour l’utiliser. Ainsi, Louis-Philippe en mal de légitimité en tant que roi des Français convoque une petite troupe « d’anciens de l’exil » pour reprendre ces traces de la Plus Grande France et les transférer en France. Le nouveau voyage, retour cette fois, de Bonaparte est donc lui aussi reconstitué par l’exposition qui ne néglige pas l’impact littéraire et polémique de la diffusion des souvenirs d’exil ou des mémoires de ceux qui suivirent l’Empereur déchu dans son exil final. C’est donc bien plus qu’une « histoire-bataille » d’exil qui nous est présentée, et ce dans des termes accessibles et toujours adaptés pour un public majeur pour le Musée, celui des enfants et adolescents.

Visuels :

Visuel 1 - Oscar Rex, C’est fini, Napoléon Ier à Sainte-Hélène, huile sur toile, vers 1900 © Musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau Visuel 2 - Aubert, Napoléon face à la mer, estampe, 1840 © Fondation Thiers Visuel 3 – Martin-Guillaume Biennais et Joseph-Marie-Gabriel Genu, Athénienne de l’empereur, env. 1801-1804 © Musée du Louvre Visuel 4 – René Magritte, L’avenir des statues, sculpture, 1932 © Lehmbruck Museum Visuel 5 – Napoléon, Testament fait à Longwood le 18 avril 1821 © Archives nationales Affiche de l’exposition


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