Museum Luden : Carambolages en tout genre au Grand Palais

4 mars 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Transformer les musées en espaces ludiques, tel est le pari osé par Jean-Hubert Martin dans cette nouvelle exposition qui se tient jusqu’au 4 juillet au Grand Palais. Martin n’en est pas à son premier essai, puisque ce commissaire iconoclaste tente, depuis de nombreuses années, d’émanciper les expositions de l’histoire de l’art et d’éveiller le visiteur, amateur comme béotien, à une « pensée visuelle ». Un décentrement du regard nécessaire pour rendre la parole aux œuvres et les musées plus mobiles.

Note de la rédaction :

« Amusez-vous bien! » nous dit-on alors qu’on s’apprête à démarrer notre visite de Carambolages. La fillette qui nous précède, même munie d’un smartphone sur lequel a été téléchargée l’application de l’exposition, semble sceptique. A vrai dire, nous ne le sommes pas moins. L’association musées-divertissement n’est a priori pas évidente. Il est en effet plus habituel de souligner la fonction éducative des musées, autrement dit des lieux dédiés à la construction et/ou à l’enrichissement d’un savoir artistique sur une certaine période ou une certaine culture. Mais c’est précisément cette idée-reçue que Martin souhaite déconstruire, réduire en miettes.

Contrairement à l’exposition Le Mur, conçue autour de la collection privée d’Antoine de Galbert à la Maison Rouge en juin 2014 et qui reposait sur un principe aléatoire – un algorithme ayant déterminé au hasard la disposition et la succession des œuvres sur les murs du musée, Carambolages ressuscite une pratique en vigueur moins dans ces institutions sérieuses, voire austères, que sont les musées que dans les cours de récré. Allez, un petit effort, souvenez-vous, ce bon vieux jeu du marabout-bout de ficelle-selle de cheval ! Ainsi, les œuvres sont-elles présentées selon une logique d’association créatrice d’un jeu de correspondances visuelles, analogique ou sémantiques. Un joli méli-mélo dans lequel se côtoient objets funéraires et céramique du Panama, photographie de Man Ray et reliques sacrées, un véritable cabinet de curiosités au sein duquel s’entrechoquent les cultures et les époques, se provoquent et nous interpellent les œuvres d’artistes aussi différents que Giacometti ou Rembrandt, Dürer ou Annette Messager. Grâce à ce dispositif, Jean-Hubert Martin vise à soulever la question d’un nouvel ordre, différent de celui de l’histoire de l’art et de son inévitable chronologie. L’expérience est pour le moins troublante et lors de votre, très prochaine, visite, n’espérez pas pouvoir vous raccrocher aux indications fournie par le commissaire de l’exposition : pour échapper pleinement à l’axiome historico-géographique, les cartels explicatifs ont été délibérément dissociés des œuvres et relégués, sous forme d’écrans numériques, sur les murs latéraux des salles.

Sur le papier, la proposition d’un tel bouleversement et décloisonnement est alléchante. Et si l’on se prend réellement au jeu, l’expérience est riche en surprises et véritablement émancipatrice. Les œuvres constituent autant d’occasions de s’interroger sur ce que nous appelons l’art. Chaque visiteur devient libre de faire son propre parcours, son propre récit, en somme de construire une histoire de l’art pleinement subjective. Ainsi, parfois un objet semble plus ancien que le précédent, une intuition aussitôt démentie par un rapide coup d’œil sur le cartel explicatif. Et l’on serait bien bête de ne pas ressentir une certaine jouissance au fait de pouvoir porter son regard sur ce que l’on veut plutôt que de se faire imposer, par une quelconque autorité, où l’on se doit de regarder et ce que l’on doit y voir. Parfois, cependant, la décontextualisation des œuvres peut s’avérer plus problématique, voire dangereuse, à l’image de la copie des œuvres peintes par … Hitler.

Mais on aurait tort de saisir Carambolages comme un prétexte pour redéployer une énième fois la querelle des Anciens et des Modernes, d’opposer une approche traditionnelle de l’art de l’exposition à une autre qui se voudrait plus innovante : l’une et l’autre sont autant nécessaires à l’épanouissement d’une « pensée visuelle » autonome. Cette dernière, en effet, n’est pas innée, ni reçue comme un héritage incontesté et incontestable ; elle se conquiert bien plutôt. A condition seulement d’accepter de sortir de sa zone de confort. A vous de jouer !

© Affiche de la Rmn-Grand Palais, Paris 2016


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