Les règles de Marianne Rosensthiel et de quelques autres artistes

8 mars 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

J’ai vu, disent certaines femmes, désignant ainsi l’apparition des règles. Mais sauf pour soi-même il est interdit de voir. De cet interdit s’est saisie Marianne Rosensthiel par ailleurs photographe et portraitiste de renom, dans une série de photos magnifiques et dérangeantes.

Le sang menstruel avait déjà donné lieu à des performances d’artistes. En 1965, Shigeko Kubota présentait « Vagina Painting » où Kubota traçait sur une feuille de papier étalée au sol des touches de peinture rouges avec un pinceau attaché à sa culotte au niveau de l’entrejambe. En 1973, Gina Pane exposait « une semaine de mon sang menstruel » sous forme de 7 cotons tachés de sang séché dans du Plexiglas. En 1992 Louise Bourgeois montait l’installation « Precious Liquids » . Dans une grande citerne d’eau d’immeuble new yorkais équipée de deux portes et cerclée d’un bandeau métallique comportant une inscription « Art is a guaranty of sanity »,l’art est un garant de la santé mentale, un lit était posé au milieu de récipients en verre supposés recueillir les liquides précieux émis par le corps : le sang, l’urine, le lait, le sperme, les larmes. En 1996 Kiki Smith présente « Train » une sculpture grandeur nature où une femme de dos perd son sang menstruel qui s’écoule le long de sa jambe puis sur le sol. A chaque fois, le sang menstruel est abject et proposition d’une provocation.
Chez Marianne Rosensthiel, le propos est de voir plus que de mon(s)trer, de laisser voir plus que de rendre compte de l’abject ou du monstrueux. Les années SIDA s’éloignent et le sang n’est plus maladie ou menace. Rosensthiel tente l’habituation apaisée de nos regards. Il n’empêche. « Voir » est encore brutal car il renvoie à la différence des sexes. Tous les enfants sont d’abord androgynes; avec l’arrivée des règles les petites filles et les garçons se séparent. C’est une révélation. C’est aussi la confirmation de l’irreprésentabilité des organes génitaux féminins. Hors les règles il n’y a rien à voir, Le terme catimini désignait au XVI° siècle les menstrues. Les premières règles font basculer la jeune fille dans une promotion féminine où l’assomption de la féminité s’intrique à la malédiction inhérente au destin féminin. La contrainte et la soumission incontournable à des « règles » dépasse la question d’avoir mal ou pas. Les règles sont l’annonce d’une déception en cas d’une grossesse souhaitée, d’un soulagement en cas de grossesse non désirée. Un jour, leur fin viendra lors d’une ménopause vécue plus comme un naufrage que comme une délivrance.
Le tabou des règles traverse les temps et les mœurs comme un invariant. Le sang des règles empile tant d’interdits et de tabous qu’il ne peut être qu’impur et maléfique. Le comble: ce sang est incoagulable, ce qui ajoute à son mystère, à l’étrange et au maléfique, ce qui l’associe encore un peu plus à la mort. Il y a d’ailleurs un parallélisme des rituels concernant les menstruations et la mort.
Marianne Rosensthiel s’est emparée du sujet et en 2014 la galerie Parisienne Le petit espace, 15, rue Bouchardon à Paris, présentait son travail, une vision assumée des menstruations féminines.

Marianne Rosensthiel : En préparant ce travail, je me suis rendu compte à quel point l’absence de représentation de ce thème était criante, à en devenir suspecte. Les règles sont occultées dans l’univers culturel, exception faite de publicités qui continuent de verser du liquide bleu sur des serviettes blanches.

Entre autres photos, ‘Limaces  » car dans certaines campagnes françaises les filles réglées doivent traverser les champs avec les jambes écartées pour que leur sang tue les limaces et « Sony saigne » où un transsexuel s’entaillent l’entre-jambe pour se voir saigner une fois par mois.
Dans une salle de l’expo un grand tableau et des marqueurs invitaient les visiteurs à écrire le ‘petit nom’ qu’ils donnent aux menstruations et ceci dans toutes les langues.

Visuels :© Marianne Rosenstiehl


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