[Interview] Marine Joatton, peintre de l’enfance, découverte au MAMC de Saint-Étienne

16 février 2017 Par
Maïlys Celeux-Lanval
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Le musée d’art moderne et contemporain de la ville de Saint-Étienne accueillait jusqu’à récemment les peintures de Marine Joatton : intitulée Un air de famille, l’exposition regroupait plusieurs séries de travaux de différents formats, la plupart très colorés, à la facture grasse et enfantine. À mi-chemin entre l’expressionnisme et le Pop Art, l’art de la douce Marine Joatton est nourri de motifs animaliers, joueurs, parfois hybrides et monstrueux, parfois sages comme une pose de photo de famille. Souvent masqués ou déguisés, ses personnages semblent formuler une invitation à ne jamais se fier aux apparences… Nous avons interrogé Marine Joatton en nous baladant entre les toiles ; voici notre entretien.

Marine JoattonComment avez-vous utilisé la carte blanche que vous a donnée le MAMC de Saint-Étienne ?

Quand Lóránd Hegyi, le directeur du musée, m’a proposé de faire une exposition, il a tout de suite été question d’une carte blanche. Il n’a pas du tout surveillé ce qui se passait, simplement un regard bienveillant de temps en temps… J’ai vraiment fait vraiment ce que je voulais. Je savais que cela aurait lieu dans le cabinet d’arts graphiques (trois petites salles en enfilade situées à l’étage du musée, NDLR), il ne fallait donc pas de toiles trop monumentales. Je ne voulais pas que ce soit monotone, je voulais varier les techniques, pour donner beaucoup au spectateur. Pas de cartel, c’est mon choix, je voulais que ça respire et qu’il y ait le moins d’écritures possible.

J’ai eu l’impression de revoir dans certains de vos travaux de vieilles photos de famille émergeant d’un grenier ; travaillez-vous à partir d’images retrouvées ?

Pas du tout, mais c’est une question intéressante. Mon imaginaire est ma première source d’inspiration, et je suis sûre d’avoir vu traîner des photos quand j’étais petite, ou moins petite… Ce n’était pas les mêmes, mais il y a une ambiance qui m’a marquée. En tout cas, je ne me suis jamais inspirée d’une photo en particulier ; ce n’est jamais complètement explicite, c’est comme dans un sous-terrain, dans l’inconscient.

Marine Joatton

On voit tous ces enfants déguisés en animaux ; êtes-vous inspirée par un univers déviant, monstrueux, ou simplement inquiétant ?

Inquiétant oui, déviant, je ne sais pas, monstrueux… Mais inquiétant, oui. Même dans les portraits qui ne sont pas difformes, il y a des attitudes qui sont inquiétantes. Il y a une inquiétude dans ce travail, c’est certain.

D’où vient-elle ?

Je ne sais pas, elle vient de la condition humaine, c’est une inquiétude qu’on partage tous. Peut-être que je la fais beaucoup ressentir.

Certaines images paraissent très fragiles : est-ce que cela vient de votre propre expérience de l’enfance ?

En fait, l’enfance est très importante dans mon travail, car c’est un thème, également ma manière de peindre qui est enfantine. Quand je fais les grands formats, les Grosses Têtes par exemple, sont très colorées et effectivement enfantines. Donc, l’enfance a une place énorme dans mon travail mais je ne peux pas dire que je suis inspirée par des souvenirs particuliers de mon enfance. C’est comme un immense terreau dans lequel je vais fouiller ; je vais faire ressortir des choses, mais je n’en suis pas très consciente. Je n’ai pas été plus solitaire que les autres enfants, ni rien.

Marine Joatton

On est tenté de rapprocher votre travail de celui de James Ensor, car vous employez tous les deux des masques, des déguisements, etc. Proposez-vous une critique sociétale ?

Oui, on m’a déjà parlé de lui. Je pense que le propos d’Ensor est effectivement sociétal, tandis que mon travail se situe plutôt dans le cadre de la famille, de l’intime : je peins le masque que l’on revêt pour les fêtes, pour faire peur, pour se cacher. Chez moi, le masque n’est pas tant un instrument social qu’un jouet qu’on a quand on est enfant, au carnaval.

Donc, un objet joyeux ?

Ah, le carnaval n’est pas forcément joyeux ! C’est toujours ambivalent. C’est à la fois joyeux et désespéré.

Marine Joatton

Quelle est l’histoire de vos œuvres monumentales ?

Elles viennent d’une résidence que j’ai faites en Bretagne, à Kerguéhennec, où j’ai tout de suite commencé ce que j’appelle des Grosses Têtes. C’était une période d’exubérance et d’expérimentations où je travaillais tout le temps. C’était donc très intense ! C’est pour cela qu’après, j’ai eu une phase de repli avec des tout petits pastels, dans un réflexe de balancement, d’une tendance à l’autre. En tout cas, ce sont des œuvres dont je me sens un peu plus lointaine aujourd’hui. Mais c’est toujours cette problématique de la tête : je vais toujours dans la même direction. Ce ne sont pas des portraits, mais ce sont des têtes.

Comment choisissez-vous les couleurs ?

Quand je travaille à l’huile, comme pour ces Grosses Têtes, je commence toujours par le jaune (c’est pour ça qu’il y a beaucoup de jaune). Ensuite, avec la gouache et le pastel, j’utilise des couleurs beaucoup plus tamisées, beaucoup plus mates. Après les Grosses Têtes, j’avais envie d’étouffer… pas d’étouffer, mais j’ai eu envie de revenir à quelque chose de plus doux, de plus serein, même si ce n’est pas complètement serein.

Marine Joatton

Est-ce dû à un changement de décor ou d’environnement ?

Oui. Je suis rentrée à Paris, dans mon petit atelier, où il y a peu de place, donc j’ai voulu revenir à quelque chose qui est l’échelle de l’atelier.

Une échelle plus quotidienne ?

Oui, plus quotidienne. Moins extraordinaire. Car, quand je faisais ces grands formats à Kerguéhennec, j’étais dans une folie des grandeurs, un truc un peu démiurge. Puis, en rentrant à Paris, je me suis rappelé qu’il fallait que je stocke… Donc j’ai repris une échelle un peu plus normale.

La résidence a donc été propice à un moment particulier ?

Oui, souvent les résidences me font ça. J’ai également fait deux résidences en Corée, et je faisais des formats encore plus grands que ça. Les résidences sont des sortes de trips… À la fin, je n’en peux plus, il faut que je revienne à un rythme normal.

Comment pensez-vous que le jeune public perçoit votre œuvre ?

Il peut avoir peur… Mais je ne sais pas trop.

Merci Marine !