[Interview] Annette Haudiquet, conservateur en chef du musée d’art moderne André Malraux

11 mai 2016 Par admin | 0 commentaires

A l’occasion de l’exposition que le MuMa consacre à Eugène Boudin nous avons rencontré Annette Haudiquet, la conservateur en chef du musée. 

Pourquoi proposer une exposition consacrée à Eugène Boudin au MuMa ? 

Le MuMa a la deuxième plus importante collection de Boudin au monde avec 325 œuvres provenant pour 240 d’entre elles du fonds d’atelier de l’artiste. Ces dernières, données par le frère du peintre en 1900, soit 2 ans après sa mort, sont restées jusqu’à la fin dans l’atelier de Boudin. Elles ont donc une histoire singulière : des œuvres auxquelles l’artiste était attaché, des œuvres non vendues, des œuvres plus expérimentales… Elles offrent une vision particulière de l’oeuvre du peintre, plus « personnelle » mais en même temps forcément parcellaire.
De manière surprenante, alors qu’il existe des liens forts entre Boudin et Le Havre (Boudin y passe ses années d’apprentissage, il est pensionné par la municipalité pour aller étudier à Paris, il y a ses premiers collectionneurs… et Le Havre sera un sujet d’inépuisable inspiration), le musée n’avait jamais consacré de réelle exposition à ce peintre depuis 1906 ! Avec les deux commissaires scientifiques, Anne Marie Bergeret et Laurent Manœuvre, tous deux grands spécialistes de Boudin, nous avons décidé de confronter pour la première fois ce fonds d’atelier avec d’autres œuvres pour mieux comprendre la manière de travailler de Boudin. En rapprochant une sélection d’une centaine d’œuvres de notre fonds et une centaine de pièces provenant de collections privées et de collections publiques françaises et étrangères, il devient possible de mieux cerner et plus complètement la singularité de cet artiste, de comprendre son apport à la peinture moderne… tout simplement en entrant dans son atelier… l’atelier de la lumière.

Avez vous la sensation qu’il reste méconnu malgré la présence de ses toiles à Orsay ?
Oui, Boudin est encore mal connu, parce que mal représenté dans les collections publiques et par des œuvres qui ne permettent pas d’embrasser toute la complexité de l’artiste. Pour exemple, on retrouve dans les musées français des peintures acquises par l’Etat à l’issue du Salon, des œuvres achevées donc, dont la destination était cette présentation à cette prestigieuse institution. Comment alors, ou ailleurs qu’au Havre, mesurer le caractère novateur de ses œuvres laissées volontairement à l’état d’esquisse, le combat qu’il a dû mener pour imposer ce choix ? Comment se rendre compte de la modernité de ses scènes de plage, si prisées maintenant, alors qu’il y en a si peu en mains publiques en France ?
Boudin est un indépendant. On l’a peut-être trop jugé à l’aune de ceux qui comme il le disait lui-même en pensant à Claude Monet, son cadet de 16 ans, seront « emportés plus loin par leur tempérament personnel »
Mais il convient de le regarder de nouveau pour lui-même. Sa quête incessante de l’impression vraie, du fugitif, son souci de saisir les infinies modulations de la lumière, la résistance ou la dissolution des formes solides dans une lumière de plein air, sa rapidité d’exécution, les sujets de ses œuvres… tout dit un artiste moderne.

Quel choix de parcours avez-vous souhaitez pour l’exposition Eugène Boudin ?
La singularité de la manifestation havraise tient à ce qu’il y a deux parcours qui se complètent. Un parcours principal et un parcours secondaire.
Le parcours principal est d’abord chronologique, avec l’évocation de ses débuts au Havre, sa formation d’autodidacte qui le conduit à copier les maîtres anciens au moment même où l’impérieux besoin de peindre sur le motif, dans cette nature qu’il considère comme « le grand maître » se fait ressentir. On retrouve là ses natures mortes, prisées des collectionneurs normands, ses copies exécutées au Louvre ou aux musées de Caen et du Havre, des dessins, des tableaux réalisés en collaboration. Après cette introduction le parcours devient plus thématique : l’héritage de l’Ecole de Barbizon, la quête de la lumière qui s’accompagne d’un nécessaire travail sur l’ombre (inspiré par ses séjours réguliers en Bretagne), les scènes de plage (des années 1860 à celles de la fin, presque abstraites), la marine. Une section est dévolue pour la première fois aux œuvres présentées au Salon de Paris entre 1859 et 1897. La dernière séquence consacrée à la disparition du motif et au triomphe de l’esquisse est précédée d’une salle dédiée aux études de ciel et de nuages, des premiers pastels remarqués par Charles Baudelaire en 1859 aux études tardives, proches de l’abstraction la plus lyrique.

Parallèlement, le musée propose un parcours secondaire dans ses collections permanentes avec la série des études animalières regroupées sur la grande cimaise habituellement consacrée à Boudin. Près de 100 études peintes nous dévoile un artiste s’attachant à un sujet unique – des animaux au pâturage – dont il s’efforce de saisir les infinies variations de couleurs et de formes dans un paysage de plein air.
Mais le musée conserve également des peintures des amis de Boudin, de ses compagnons en modernité (Courbet, Jongkind, Monet…) qui viennent rappeler le contexte artistique dans lequel évolue le peintre. Des extraits d’écrits de Boudin insérés en regard d’œuvres de ceux-ci permettent au visiteur de mieux s’immerger dans cette histoire de la peinture moderne, portée par des artistes mûs par les mêmes ambitions : sortir de l’atelier et inventer de nouvelles manières de peindre.

Visuel :©MuMa

[Article Partenaire ]


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: