[INTERVIEW]: Anne Lemaître : « Mon travail se nourrit de primitivisme et de réalisme »

1 mai 2016 Par Christophe Dard | 0 commentaires

Des Indiens, des chamans, des êtres mythologiques, des déserts ou des arbres qui empruntent une échelle et se faufilent au milieu d’animaux étranges pour se recueillir autour d’un astre rouge… Des couples qui drainent leurs états d’âmes au stylo Bic… Une Odyssée qui confie sa prose aux soins du surréalisme… Dessinatrice et peintre, Anne Lemaître a un laissez-passer pour les rêves et l’inconscient, ces endroits méconnus où la réalité sait s’effacer. Ses œuvres nous incitent néanmoins à nous poser des questions sur notre société et sur nous-mêmes. Passionnée par les voyages et les découvertes, Anne Lemaître démontre que l’art est l’enfant turbulent de la rencontre fortuite entre la vie et la curiosité.

 

Le contraire, 2015, huile sur toile, 60x45 cm

Le contraire, 2015, huile sur toile, 60 x 45 cm

 

Elle se passionne pour l’art, le voyage, la littérature, la philosophie, la théologie, l’histoire… Anne Lemaître peut vous parler de son dernier voyage dans une contrée inconnue, de la grâce collée à la peau d’un poème puis de la correspondance de Derain et de Vlaminck et d’une exposition au Musée du Quai Branly.
Les oeuvres d’Anne Lemaître, exposées notamment à la galerie Claire Corcia à l’automne 2015, sont donc autobiographiques et invitent en même temps à une réflexion. Porte d’embarquement pour le voyage, son travail, et en particulier sa série des Indiens, pose l’oeil sur une civilisation ancestrale mais menacée par l’ostracisme et la course au profit devenu un totem invisible autour duquel l’humanité se prosterne. Bien que leur fierté ne courbe pas l’échine, ses Indiens sont les récifs terrestres d’un monde en voie d’extinction.
Qu’il s’agisse d’une mer à la nuit tombée, d’un ciel bleu, d’un désert aride égratigné par des flèches ou d’une forêt à la végétation fournie, les dessins et les peintures d’Anne Lemaître, repérées par Michel Houellebecq, Gérard Garouste et Dominique Bona, semblent surgir d’un songe que le sommeil n’a pas réussi à faire taire. Aux frontières de la mythologie, des enluminures du Moyen-Age, des compositions de la Renaissance ou du Douanier-Rousseau, Anne Lemaître emprunte également au cinéma et au reportage.

Toute la Culture l’a rencontré dans son atelier parisien. Entre les livres de peinture, les dessins posés au sol et les regards pénétrants des Indiens, elle évoque son parcours, son art et son appétit pour toutes les cultures.

 

Notre Mère La Terre, 2015, stylo bic vert, 32x24 cm

Notre Mère La Terre, 2015, stylo bic vert, 32 x 24 cm

 

Quand avez-vous décidé de vous initier au dessin puis à la peinture ?
Anne Lemaître : J’ai toujours été arthropophage. Malgré des études conventionnelles, très classiques, et une expérience dans l’entreprise, j’ai toujours aimé l’art et cela remonte à l’enfance. Mes parents collectionnaient et collectionnent toujours. A l’adolescence, j’écoutais beaucoup de musique, j’ai lu l’Odyssée d’Homère et je voyais deux à trois films par semaine. A 17 ans, j’ai acheté mon premier tableau à un artiste russe lors d’un voyage à Leningrad.

Après l’école de commerce et dix ans en entreprise, je me suis rendue compte que ce n’était pas mon monde. J’allais voir de nombreuses expositions, je voyageais beaucoup et de fil en aiguille je me suis dit que je ne voulais plus seulement « regarder » l’Art mais passer à l’acte.
A partir de 2005, j’ai pris des cours du soir, aux Ateliers des Beaux-Arts de Paris. J’ai appris les bases du dessin pour me donner confiance.

4/5 ans plus tard, j’ai commencé à dessiner au stylo Bic, mon premier médium, noir d’abord. Je trouve que l’effet du stylo Bic ressemble à celui d’une gravure ancienne où l’on peut jouer de la lumière. Et je pense bien sûr aux portraits au stylo Bic bleu de Giacometti. Puis je suis passée au stylo Bic rouge, vert, bleu, j’ai mis de la gouache et j’ai élargi le format de mes dessins.

Ensuite je me suis tournée vers la peinture et c’est là qu’intervient un événement déterminant. En 2012, j’ai rencontré Gérard Garouste lors d’une conférence au Centre Pompidou. Après lui avoir fait dédicacer son livre, L’Intranquille, j’ai souhaité lui montrer mon travail. C’est lui qui m’a encouragé à passer du dessin à la peinture et depuis 4 ans, je travaille la peinture à l’huile. Pour moi, c’est le plus gros challenge car les artistes que j’admire sont à la fois de grands dessinateurs et d’excellents peintres, Leonard de Vinci, Dürer, Dali, Leonora Carrington, Victor Brauner, Max Ernst, Dado… Arriver à travailler ces deux territoires et atteindre l’excellence est un vrai défi.
Pour la première fois, avec la série des Indiens, je travaille ces deux registres en parallèle. A chaque dessin correspond une peinture.

 

Le magnanime, 2016, huile sur toile, 65 x 50 cm

Le magnanime, 2016, huile sur toile, 65 x 50 cm

 

Attardons-nous justement sur cette série des Indiens… Elle remonte à un voyage sur la côte ouest des Etats-Unis, il y a une dizaine d’années…
Anne Lemaître : Tout à fait. J’y ai passé un mois en août 2002, dans les grands parcs naturels, Yosémite, le Grand Canyon, Bryce Canyon…
Dans cette région se trouve Monument Valley, la réserve des Indiens Navajos. Pour moi cela a été le plus grand moment du voyage même si j’ai découvert un spectacle déplorable car ce sont des êtres que l’on a spolié et humilié. Ils sont déracinés, entre deux cultures. J’ai d’ailleurs vu la même chose au Mexique, en Namibie et en Indonésie, où l’on oblige des peuples dit « primitifs » à vivre comme nous. Malgré tout la culture des Indiens d’Amérique du Nord reste vivace.

J’ai pu nourrir mon travail, grâce, notamment, à des films documentaires envoyés via Facebook par un Indien du Dakota, Robert Rattling Chase, un « Ancien » très actif dans sa communauté.
Ce voyage réalisé en 2002, combiné à l’exposition Les Indiens des Plaines organisée en juin 2014 par le Musée du Quai Branly puis le portfolio complet des photos d’Edward S. Curtis, ont décidé de ce thème.

 

Le chaman, 2016, huile sur toile, 65 x 50 cm

Le chaman, 2016, huile sur toile, 65 x 50 cm

 

J’ai choisi ce sujet car ces peuples vivent en totale fusion avec leur environnement, en toute humilité aussi. Je ne suis pas très à l’aise avec notre société, car la ville, l’hyperactivité, la compétition à outrance et le tout-technologique éloignent l’humain de son centre et de son intériorité. Toutes les ethnies indiennes d’Amérique du Nord (on en dénombre environ 600) ont un respect infini de la nature. Tout est pensé et calculé, y compris dans la chasse, car ils savent que de la nature dépend leur survie. Ils en exploitent les vertus mais s’imposent de strictes limites. Ils agissent en Sages, redevables et non en prédateurs. D’autre part, leur intelligence est très intuitive. Ils lisent le grand livre de l’Univers. Le sacré est partout présent dans leur quotidien et ils en sont à l’écoute. Leur religion n’est ni dogmatique, ni culpabilisante. Il n’existe ni temple, ni église. Le chaman, relais entre le monde terrestre et céleste, est un guérisseur d’âme, un Médium aussi. En cela, il se rapproche de l’artiste.

Ce travail est un hommage à ces civilisations, à un paradis perdu, comme dans les œuvres du Douanier Rousseau, un artiste que j’apprécie. La vraie question est la place de l’homme dans un monde qui change. Mon travail est un alibi pour des recherches ethnologiques et anthropologiques. J’ai cette frustration de ne pas avoir étudié ces humanités et observer les Indiens est une façon d’être ethnologue. D’ailleurs beaucoup d’artistes ont participé à ce genre de recherches. Pollock a étudié les Indiens d’Amérique et le chamanisme, Kandinsky a eu un parcours d’ethnologue, Nolde s’est rendu en Papouasie-Nouvelle-Guinée, Gauguin en Polynésie, Natalia Goncharova est allée à la rencontre d’ethnies du centre de la Russie…

Un artiste est un idéaliste. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas parfait. L’imaginaire m’intéresse plus que le réel. J’essaye de créer un monde plus pur, plus juste et plus harmonieux pour l’humain.

 

L'indien, 2015, stylo bic rouge, 32 x 24 cm

L’indien, 2015, stylo bic rouge, 32 x 24 cm

 

Pourquoi ne pas avoir représenté plus tôt ce que vous avez vu lors de vos voyages ? Quelles sont vos autres sources d’inspiration ?
Anne Lemaître: Avant de m’intéresser au dessin, j’ai beaucoup photographié. A 17 ans, je me suis rendue aux Etats-Unis et en URSS. Le voyage est le coeur de la curiosité. C’est un condensé d’histoire, de sociologie, d’ethnologie et d’art. Cela ouvre de nombreux horizons. Les voyages sont une perpétuelle source d’inspirations.
J’utilise les photographies prises lors de ces voyages et elles me reviennent en mémoire lorsque je suis dans un processus créatif. Je les intègre ensuite dans mes tableaux et dans mes dessins.
Ma création se nourrit également d’archéologie et d’objets sacrés. j’ai visité de très beaux musées en Grèce, en Syrie et en Turquie.

Je me rends également et régulièrement au Musée du Quai Branly. J’aime l’art « primitif » car il touche au sacré, il transcende et en même temps il est très simple, accessible, pur, à la limite du naïf.
L’artiste a ce luxe de pouvoir entrer en introspection et d’absorber tout ce qu’il voit. Il « digère » mais il doit produire aussi. Comme le chaman, il a un rôle, une vocation pour la communauté. Sa mission est l’affinement de l’âme humaine et l’élévation de notre condition.

 

Autoportrait a l'éclipse, 2014, collection privée

Autoportrait a l’éclipse, 2014, collection privée

 

L’échelle est l’un des motifs que l’on retrouve souvent dans votre travail. Quelle est sa symbolique?
Anne Lemaître : L’échelle est l’ascension spirituelle qui permet de passer de la condition terrestre à l’élévation. C’est une quête de transcendance et de spiritualité.
Depuis 3 ans je suis des cours de théologie au Collège des Bernardins. Les religions m’intéressent même si je reste très critique sur leurs applications. Ce ne sont pas les dogmes qui attirent mon intérêt mais les hommes et les femmes qui, délibérément, ont choisi de se consacrer à une vie spirituelle, de s’extraire de la société pour faire acte de charité; Beethoven disait: « Je ne m’incline que devant la bonté » … Le sacré n’est pas le religieux et je pense qu’un artiste doit rester un libre esprit.
Et puis l’échelle est également un élément de décor emprunté aux surréalistes qui m’ont beaucoup influencé.
L’échelle, c’est aussi le rêve d’Icare, la possibilité de voler, cette extrême liberté.

 

Le Chaman, 2015, stylo bic bleu et rouge, 32 x 24 cm

Le Chaman, 2015, stylo bic bleu et rouge, 32 x 24 cm

 

Quels sont vos projets?
Anne Lemaître : Je poursuis mon travail sur la série des Indiens jusqu’à la fin de cette année et rassemble déjà de la documentation pour un prochain sujet plus ancré dans le réel. Un sujet sociologique, nostalgique aussi.
Je prépare une exposition Voyage d’un poète en Méditerranée qui se déroulera à la Galerie Le Ruban Vert, à Aix-en-Provence, le 9 juin prochain.
Et puis, toujours « Regarder, écouter, lire » comme disait Claude Lévi-Strauss. Mon prochain voyage sera la Nouvelle-Zélande.

Propos recueillis par Christophe Dard.

 

LE SITE DE ANNE LEMAÎTRE:
www.anne-lemaitre.com


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