Fashion forward: quand la mode tourne en rond

7 avril 2016 Par Araso | 0 commentaires

La nouvelle exposition du Musée des Arts Décoratifs « Fashion Forward » commence aujourd’hui jusqu’à mi-août. Un concept qui use et abuse du name dropping et qui bien qu’exhumant joliment ses grands classiques déçoit par la vacuité du propos. 

Note de la rédaction :

Le Musée des Arts Décoratifs fête donc les trente ans de sa collection mode, nous annonce le communiqué. Pour l’occasion, sa collection de vêtements et accessoires de mode, homme femme et enfant et couvrant une période allant de 1715 à 2016 est exposé sous le titre prometteur de « Fashion Forward », forward au sens de « en avant », de « au premier plan », d’ « avant », on ne sait pas exactement. Toujours est-il que le commissariat de l’exposition a été confié à Pamela Globin, conservatrice générale du musée des Arts décoratifs, collection mode et textile, à qui l’on doit notamment la superbe exposition « Dries Van Noten – Inspirations » de 2014 qui regorgeait de trésors artistiques et dont la scénographie était fabuleuse. La direction artistique a été confiée à Christopher Wheeldon, danseur et chorégraphe issu du Royal Ballet du New York City Ballet, tandis que la scénographie revient à Jérôme Kaplan, connu pour ses décors et costumes de théâtre et d’opéra. H&M est le mécène exclusif de l’exposition.

Avec un tel casting, autant dire que les attentes sont fortes. Les premières salles sont consacrées à la mode jusqu’à la seconde guerre mondiale, dont une somptueuse rétrospective sur le travail de Charles-Frederic Worth, premier grand créateur de « mode » (1825-1895), par opposition à la « confection », qui a notamment inventé le défilé de mode, et une scénographie très poétique qui met en lumière le travail de Paul Poiret (1879-1944). Un effort de mise en relation entre les objets d’arts (Lé de tissu de Chouard & Cie, 1809, Panneaux de papier peint de 1785…) rehausse une scénographie élégante. Pourtant les amateurs de mode auront tout de même un arrière-goût de déjà vu en reconnaissant les pièces maîtresses et classiques déjà montrés de très nombreuses fois (la cape rose ornée d’un soleil de Schiaparelli, le tailleur bar de Dior, les premières robes de Chanel…) et seront déçus du manque d’originalité du concept qui, contrairement à ce qui est avancé, n’a rien de révolutionnaire (« Paris Haute Couture », Hôtel de Ville 2013, « Fashioning Fashion » Berlin 2012, Les Arts Décoratifs 2013…)

La dernière salle au sein de la grande Nef parachève l’exposition avec une vision ultra-classique voire passéiste d’une mode déconnectée de son temps et de son public. Les créations surplombent le public dans un dédale sans queue ni tête qui donne une sensation de bâclé et d’accumulation gratuite. Et la note d’intention sténographique d’expliciter: « de grands escaliers hélicoïdaux blancs sans finalité, ni « logique » apparente, constituent un décor abstrait reposant sur un vaste sol-miroir, encadré de haut murs de fils » et c’est exactement l’effet qui est produit. Un parcours sans finalité ni logique qui intègre au passage, au milieu des pièces de créateurs, plusieurs vêtement des collections d’H&M. Les cartels échouent à favoriser la lisibilité de ce mélange indigeste et pompeux.

Une mode dominante, qui tourne en rond sur elle-même et recycle ses classiques en se déconnectant de plus en plus de la réalité: voilà exactement ce qui fait « crasher » l’industrie de la mode (cf la chronique de Suzy Menkes dans le Vogue en ligne, « Why Is Fashion Crashing » publiée le 26 Octobre 2015 suite à l’annonce du départ de Raf Simons de Dior) et ce dont le public ne veut plus. A ce titre, l’exposition des Arts Décoratifs illustre parfaitement la situation de la mode aujourd’hui, ce vaste maelström auquel plus personne ne comprend rien, avec un rythme de collections annuelles insensé qui recrache les designers aussitôt après les avoir consommés avec un turnover sans précédent. Le tout en conservant cette propension propre à la mode, aussi inaltérable qu’inexplicable, à l’auto-célébration. Peut-on avoir envie de faire la promotion d’un monde en ruine comme si son déclin n’avait pas lieu, dans un soubresaut d’auto-complaisance? Et surtout, est-ce bien la mission d’une institution comme celle des Arts Décoratifs, dont le rôle est de « tisser des liens entre industrie et culture, création et production » et d’«entretenir en France la culture des arts qui poursuivent la réalisation du beau dans l’utile»? A l’heure où de plus en plus de maisons se posent la question de la rationalisation du calendrier de la mode pour mieux répondre aux attentes des clients et rendre le rythme humainement plus supportable, à l’heure ou de plus en plus de consommateurs, notamment grâce à un travail de prise de conscience mené par des journalistes (Andrew Morgan) et des créateurs (Vivienne Westwood, Stella McCartney), l’exercice auquel se livre le Musée des Arts Décoratifs avec cette exposition a un goût amer.

Visuels © Araso

 


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