Documenta 14, Kassel, Allemagne

7 juillet 2017 Par
Diane Royer
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Événement quinquennal majeur pour l’art contemporain, la 14e édition de la Documenta de Kassel, orchestrée par le directeur artistique Adam Szymczyk, se tient du 10 juin au 17 septembre 2017. Près de 160 artistes internationaux, répartis dans 35 sites et des espaces en plein air, investissent cent jours durant la ville allemande.

Pour la première fois, la Documenta double la mise : une partie de la 14e édition se tient également à Athènes, cent jours, du 8 avril au 16 juillet 2017. Depuis sa création, l’exposition a pour mandat de réconcilier l’art moderne et l’art contemporain. Défi remporté. Concernant tant le fond que la forme, des rapprochements d’œuvres réalisées à la moitié du XXe siècle avec d’autres pièces datant de 2017 rendent compte, d’une part, de l’évolution du travail d’un même artiste, soulignent, d’autre part, la persistance ou récurrence de mêmes sujets dans le temps.

Exposition de contenu plutôt que de forme ? Sans doute. La présence d’œuvres dont la charge documentaire fait écho à d’autres réalisations artistiques de meilleure qualité rythme le parcours de chaque lieu d’exposition.

La Documenta 14, « Learning from Athens » incarne un champ nouveau de discussions, conçu par Adam Szymczyk. Celui-ci reconnaît la vocation qu’a cette exposition à bonifier les relations diplomatiques entre la Grèce et l’Allemagne, une des raisons pour laquelle l’événement artistique se déroule à Athènes et à Kassel. Le dialogue bilatéral se concrétise à la Friedricianum, bâtiment occupé par des œuvres d’artistes grecs, certains à la renommée internationale comme Takis, d’autres moins connus.

Par ailleurs, il s’agit de souligner et de relativiser l’image négative dont souffre Athènes, due à la crise économique et financière que le pays subit. « Learning from Athens » pour reconsidérer la Grèce, qui ne se défait pas de l’étiquette du mauvais élève de l’Union Européenne, tandis que le pays affronte une grave crise financière et migratoire. Aussi, « Learning from Kassel » serait-il bénéfique pour impulser cette tendance : souffrant encore de son passé totalitaire et nazi, l’Allemagne est cependant considérée comme la clef de voûte de l’édifice européen.

Se rendre à la Documenta 14 implique de voyager et découvrir une ville moyenne de la région de Hesse, chargée de mémoire mais dont les traces architecturales ont pratiquement été entièrement détruites par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle on ne se serait peut-être pas arrêté sans cette exposition. Visiter cet événement constitue, pour le spectateur, une expérience de manifestation artistique engagée, soulevant nombre d’interrogations actuelles qui gravitent autour du questionnement de la démocratie, de ses rouages, de son fonctionnement.

Dans ce sillage, Le Parthénon des Livres, de Marta Minujin, installé sur la place centrale de la ville devient, sans doute, l’emblème de la Documenta 14. Reprenant les formes du Parthénon d’Athènes, l’installation monumentale se pare de nombreux livres ayant subi la censure. L’œuvre résonne avec l’Histoire du lieu, prenant place à l’endroit même d’un autodafé nazi perpétré en 1933.

Visiter les différents sites d’exposition de la Documenta apparaît en premier lieu comme une expérience déconcertante : la muséographie « White Cube » propre à l’art contemporain est remplacé par des architectures pensées pour d’autres fins, comme l’ancienne Poste centrale, l’université, et d’autres lieux investis pour l’occasion. Là où le spectateur s’attendrait à découvrir des œuvres monumentales, extraordinaires et sensationnelles, il est confronté à une composition de qualité inégale dont les cartels se résument à de simples impressions sur papier modestement clouées au mur. Des œuvres, mêmes, sont présentées dans des lieux neutres, des endroits « a-artistiques » de la ville, une station de métro, un jardin, une place publique. Au premier abord désarçonnante, cette exposition cherche à renouveler, semble-t-il, un dialogue avec son visiteur pour évoquer sobrement des sujets sérieux et primordiaux, pour discuter, simplement, à l’instar d’un débat démocratique.

Le thème général est politique. Frontières, guerres, totalitarismes, libertés, … autant de sujets abordés en même temps que le rôle des arts, la responsabilité des artistes. Aussi, la thématique résonne-t-elle profondément avec les crises que traversent l’Europe, migratoires et économiques. Au Palais Bellevue, une vidéo performance saisissante de Regina José Galindo, The Shadow (2017) montrant la course harassante d’une jeune femme poursuivie par un tank léopard dans un espace tourmenté, se veut être le reflet des conséquences de la fabrication et la vente d’armes d’État comme l’Allemagne où le port d’armes est strictement réglementé.

Enrichissante et émouvante, la Documenta 14 fait découvrir des œuvres inédites, des artistes encore peu connus sur la scène internationale ; elle est une expérience déroutante et frappante d’une exposition d’art moderne et contemporain au propos incisif et percutant.