Le dernier envol de La maison rouge

28 juin 2018 Par
Diane Royer
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Dernière des cent-trente-et-une expositions de La maison rouge, « L’envol » est présentée du 16 juin au 28 octobre 2018. La fondation parisienne d’art contemporain, qui avait été inaugurée en juin 2004, fermera définitivement ses portes à l’automne prochain.

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À l’occasion de sa dernière exposition, La maison rouge sort le grand jeu : quatre commissaires d’exposition, dont le fondateur, une scénographie spectaculaire et un sujet de haute voltige. Rassemblant près de 200 œuvres d’art moderne et contemporain, brut, ethnographique et populaire, de 130 artistes différents, « L’envol » explore une thématique céleste. Des représentations des mythes de la Grèce antique aux machines extravagantes, la manifestation artistique retrace les représentations du vol, du rêve universel et millénaire. Bien sûr, la soif de liberté, le désir de dépasser les limites terrestres de la condition humaine n’est jamais loin.

À travers le regroupement de médiums et de techniques variés – peintures, machines, vidéos, photographies, planches de bandes dessinées, sculptures, … – le sujet de l’envol est analysé sous toutes ses coutures. Il s’agit néanmoins du vol qui précède la chute, de celui qui demeure à l’état de fantasme, ou qui se réalise dans la fiction, uniquement, à l’image du saut dans le vide d’Yves Klein, un photomontage immortalisant le peintre du nouveau réalisme en pleine chute (ou lévitation ?).

L’envol, c’est avant tout la conquête du ciel, de l’espace. Au-delà de ce désir utopique, alimenté par des exploits techniques et humains et par ce qu’Ernst Bloch qualifierait d’« images-désirs » et d’« images-souhaits », la dimension politique prédomine : le fait de pouvoir voler légitime-t-il le pouvoir ? La « course à l’espace » opposant le bloc soviétique au bloc américain, ainsi que les photographies de Rodtchenko représentant des prouesses athlétiques d’hommes effectuant des sauts périlleux, témoignent de l’enjeu intrinsèque de l’envol. Le caractère symbolique est, lui aussi, primordial. Une photographie de Sethembile Msezane montre une femme arborant fièrement des ailes lors de la destitution de la statue d’une effigie politique, surélevée une dernière fois, dans les airs.

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Si certains parviennent à prendre leur envol, la retombée est certaine. Éphémère, l’insoutenable légèreté ne dure pas et le corps expérimente à nouveau le poids de sa propre gravité, naturelle, inexorable et terrible.

D’autres « pistes de décollage » demeurent, cependant, envisageables. L’exposition présente des planches de bandes dessinées, des œuvres de science fiction bardées de super-héros aux super pouvoirs, tantôt idéalistes, tantôt critiques.
Des photographies, sculptures, dessins et vidéos captent des mouvements de danse de Nijinski et de la danse papillon de Loïe Fuller ; elles associent la libération du corps par le mouvement à l’envol d’un insecte ailé, ou d’un homme, le temps d’un saut.
A défaut de voler, « planer » peut s’avérer être une alternative « stupéfiante » : des œuvres réalisées sous psychotropes ou sous hypnose donnent un aperçu des univers cosmiques dans lesquels les artistes peuvent se plonger le temps d’un voyage dans « l’ailleurs ».
D’autres artistes préfèrent, aux hallucinations, l’illusion qu’ils obtiennent par le trucage ou l’artifice de tapis volant, d’hommes lévitant ou marchant dans les airs. Bien que l’astuce ne trompe pas, elle donne envie d’y croire, de rêver à son tour de son propre envol. Certains s’y sont d’ailleurs essayés comme en témoignent les nombreux équipements et accessoires, les ailes artisanales et les uniformes d’explorateurs, les machines faites de plumes et de moteurs réalisées par des hommes prêts à tenter l’impossible.

Ainsi, la dernière exposition de La maison rouge propose-t-elle une immersion insolite constituée d’une quantité remarquable d’œuvres d’art qui témoigne de la richesse iconographique du sujet de l’envol. Le projet ambitieux de la fondation semble, pourtant, rejouer le mythe d’Icare qui, désireux de se rapprocher de l’astre solaire, s’est brûlé les ailes. Loin de connaître le même sort tragique de  la chute du héro mythologique, le thème de l’exposition paraît, à plusieurs reprises, s’être noyé dans un flot de paroles, risquant d’emporter avec lui l’attention du spectateur.

Visuels :

Affiche de l’exposition

Eikoh Hosoe, Kamaitachi 17, 1965, photographie noir et blanc © Eikoh Hosoe. Courtesy galerie Jean-Kenta Gauthier, Paris

Sethembile Msezane, Chapungu – The Day Rhodes Fell, 2015, photographie couleur © Sethembile Msezane. Courtesy collection particulière