Bettina Rheims : photographe de l’abandon à la MEP

3 février 2016 Par Araso | 0 commentaires

En ce mois de février et sa coutumière émulation commerciale autour de la Saint-Valentin, la Maison Européenne de la Photographie propose une exposition très attendue autour du travail de Bettina Rheims. À une époque où aimer devient un acte militant, l’oeuvre de la photographe s’offre comme un véritable miroir de notre civilisation. 

Note de la rédaction :

L’exposition s’ouvre sur le thème de l’abandon et un Close up of Karolina Kurkova, the most beautiful girl in town, Paris 2001. Le célèbre cliché fait partie comme ceux qui vont suivre de la série « Pourquoi m’as tu abandonnée? ». L’abandon dans la lascivité, la cigarette comme une certaine forme d’émancipation et ces icônes qui se répondent, preuve qu’entre ces deux clichés de Traci Lord smoking a Cigarette in the « Valentino room » of the Alexandria hotel,1994, Los Angeles et celui de Anna Brewster chez Castel, 2015, Paris, rien n’a changé, ou si peu. Malaise dans la civilisation, dans cette génération déchue où l’amour est mort avant même d’être né.

Et sans amour que reste-t-il? Le sexe froid, le glauque et la question du genre. Ainsi naît la série sur les animaux empaillés: fatiguée du rapport désincarné avec des modèles éphémères, Bettina Rheims décide de donner à voir quelque chose qui n’est plus. C’est donc dans la mort que la relation est la plus intense, comme s’il fallait mourrir pour se contempler entièrement, pour obtenir, enfin, un regard.

La série Just like a woman dénonce les emprisonnements du corps de la femme et la souffrance. Lara stone allongée sur de la toile de Jouy bleue, d’un bleu froid, la poitrine maculée de morsures d’une brassière trop serrée et un poignet droit levé, rouge lui aussi. A ses côtés, Alison II, 2008, a subi le même traitement sous le sein et autour du cou.

Female Trouble, offre une plongée au coeur des années 1980, où une femme fatale en noir et blanc attend sa proie, debout, déterminée, une main posée délicatement dans son décolleté telle Charlotte Rampling, ou appuyée à une console dans un intérieur nuit bourgeois à la Catherine Deneuve. C’est l’ère des déesses inabordables. Il faut donc retourner dans les années 1980 pour apercevoir à quoi ressemble la séduction, qui fait rêver, qui ne blesse pas, qui ne fait pas mal avant d’avoir commencé.

Et pour atteindre les sommets de la libération des corps, rendez-vous dans les seventies. Flash-back sur les première photos de Bettina, celles de strip-teaseuses de Pigalle et d’acrobates à Paris: les années 1970 sont celles de la libération par le nu et la torsion des corps. En 2016, en temps de guerre et de dépression économique, les associations catholiques, après avoir eu la peau de Love et de La Vie d’Adèle s’attaquent à Bang Gang. Cachez ces fornicateurs blasphématoires que nous ne saurions voir.

Ironie du sort, il n’y a que dans les « Chambres Closes » (années 1990) que les femmes semblent entières, heureuses et épanouies. Et c’est sans compter ce lit une place, couvert d’un plaid rose, désert, abandonné, écrin de tristesse. Pour les autres, les années 1990 sont celles où tout le monde veut être Madonna, même Kirstin Scott Thomas. La féminité se définit par la blondeur, la bouche rouge, les yeux charbonneux et les résilles. Et cette über-séduction au bord de l’agression fatigue: Madonna lying on the floor of a red room, 1994, New York témoigne de cette lassitude qui rend l’abandon de soi la seule issue possible. Le visage écrasé contre un mur, les yeux clos, les lèvres entrouvertes, en bas résilles et tutu à plumes, la madone gît.

Toutes ces femmes que Bettina Rheims a immortalisées sont comme tombées. Elles sont tombées du nid (Laetitia Casta qui prend un bain de tulle à l’hôtel George V), de la gloire (Elizabeth Berkley atterrit dans un fauteuil éventré et tend les bras en désespoir) de l’amour, comme le veut la formule anglaise, « to fall out of love with someone », tomber hors d’amour.

Eliaabeth Berkley, la blonde héroïne de Sauvés par le gong, icône ado années 1990, est coincée dans des buissons ou abandonnée dans un nid de coucou. Et c’est elle qui donne les éléments de réponse de cette quête d’amour désespérée de toute une génération, la génération Y, les millenials, génération « pourquoi ». C’est selon ces idéaux-là qu’elle a été façonnée. Ainsi Karen Elson et sa couronne de fleurs (2000) est promise à la solitude avant d’avoir pu y entrer dans l’âge adulte.

Pour parachever cette chronique d’une désolation, Claire Stransfeld crying in the Formosa café, 1994, LA, pleure tellement qu’elle détrempe sa robe, debout, les mains dans le dos, le mégot aux lèvres, le regard noyé telle une naïade déchue. Sheryl Buck la joue écrasée sur un lit 1996, les fesses plus haut que la tête, dit tout de la hiérarchie du corps et du désir. Ce cliché n’est pas sans rappeler celui figurant cliché de Rihanna pour le magazine Lui en 2014 qui avait fait couler tant d’encre. Ainsi la perception de la femme évolue si peu? The book of Olga personnifie la femme objet dans le cadre du mariage. On est en 2007.

Enfin arrive-t-on à Rose c’est Paris et ses énigmes, la résurrection des philosophes et INRI qui célèbre le jubilé de l’An 2000 à coup de réinterprétation des évangiles, de memento mori. Avec le génie qui la caractérise, Bettina nous dit ceci: nous sommes toutes des Marie, nous sommes tous des Jésus. Jésus est un homme, Jésus est une femme. Cette Pietà à la Vierge portant un mannequin mort nous renseigne sur le fardeau qui est le nôtre. Nous portons bien sur nos épaules le poids mort des fausses croyances et d’un passé trop lourd. C’est sur cette fabuleuse incantation à la vie que l’exposition se conclut. En cette Saint-Valentin 2016, vivez, aimez, baisez comme il vous plaira.

Visuels © Bettina Rheims


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