XXIe siècle, société de la connexion ou ère de l’esseulement ?

14 février 2018 Par
Lili Nyssen
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L’ennui n’existe plus. L’ennui, ces longues heures passées à regarder le plafond, à méditer sur les formes de la peinture craquelée, à regarder dans le vide en ressassant des remords ou en conceptualisant des banalités, disparaît peu à peu, remplacé par des pages qui défilent, des textos, Snap et autres applications par milliers, qui rattachent l’esprit à une société numérique mondiale surconnectée. Alors, l’humanité a-t-elle enfin trouvé le remède à l’ennui, et à la solitude ?

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« Enfin seul ! ». Après une rude journée, des discussions interminables avec des collègues, des amis qui se plaignent, des soucis conjugaux, des enfants turbulents, des études stressantes, des clients agacés, le plaisir de se retrouver seul, sans personne pour nous bousculer, procure un sentiment de bienêtre. Nous nous prélassons dans cette solitude agréable. Mais bien souvent, nous ne sommes pas seuls. À l’ère de la connexion numérique, nous sollicitons et sommes sollicités (mails, textos), et nous nous rattachons volontairement au monde via les réseaux sociaux et autres applications. Nous décidons bien souvent de vivre cette douce solitude avec d’autres. Il n’y a personne autour mais beaucoup de monde dans l’écran. Mais jusque là, nous sommes seuls, nous ne sommes pas esseulés.
Hannah Arendt, philosophe allemande, établit très clairement cette distinction. Il y a une solitude choisie, inhérente à un désir de calme, et une solitude subie, qu’elle appelle « esseulement », cette solitude qui débarque dans la vie lorsque l’on a tout perdu, lorsqu’il n’y a plus personne à qui se confier, lorsque l’on devient transparent aux yeux du monde. L’esseulement extrême est celui de Robinson Crusoë, seul sur son île. Décrit par Michel Tournier dans Vendredi ou la vie sauvage, l’esseulement conduit même à une perte de repères. Robinson perd la faculté de se distinguer de l’environnement qui l’entoure, il ne situe plus les limites de son corps, et la boue, par exemple, devient le prolongement de son être.
Oui, l’homme est fait pour vivre en société. Alors quoi de plus beau et de plus pratique que nos smartphones, qui sont des barrages à la solitude, une connexion permanente, le moyen de se sentir plus grand et plus proche des autres dans l’immensité de notre planète ?

Seulement, il y a bien un paradoxe. Observez un métro, ou une salle d’attente, tous ces lieux qui privilégient à la fois le rassemblement et l’ennui. Dans nos obsessions de la société numérique, il semble que les humains de chair et d’os autour de nous disparaissent. Le numérique devient une réalité à part entière, tandis que le réel perceptible s’efface dans l’anecdotique et l’inutile.
Je pense à ma grand-mère, qui a encore le réflexe d’aller visiter ses amis sans les prévenir. Elle sonne pour aller prendre le thé. Si les amis ne sont pas là, elle repasse plus tard. Imaginez, passer sans prévenir. Peut-être aurions-nous l’impression de violer l’intimité, ou de se déplacer pour rien. Alors on appelle, et parfois, le coup de fil suffit. Cité par le Mondoblog de RFI, une femme togolaise aurait renvoyé le téléphone que son fils lui avait offert pour son anniversaire, non pas pour des raisons techniques ou économiques, mais parce que grâce au téléphone, ses enfants l’appelaient tous les jours. Et à cause du téléphone, ils ne passaient plus la voir.

Le danger d’esseulement est perceptible. Éminent, peut-être comme aucune génération ne l’a encore connu. Les rapports sociaux se modifient. Pouvons-nous prendre un café sans perdre le fil de ce que nous raconte un ami, parce que sur la table, ça a vibré ?

Pour quand même évoquer une petite note positive, et ne pas tomber dans la désillusion réac, les réseaux sont aussi le lieu de rassemblement. Certains véritables esseulés trouvent des complices sur twitter, des opprimés organisent des révolutions sur facebook, des couples se forment via Tinder et Meetic. Pensons aux femmes, au #metoo, à la généralisation de la prise de parole autour du harcèlement.
Mais faut-il préciser que selon une étude de Boston Consulting Group citée par Atlantico, près d’un tiers des américains renonceraient plus volontiers au sexe pendant un an qu’au téléphone mobile ?
Et puis quoi d’autres encore ? Nourriture ? Amis ? Amours ?

Notons aussi le développement de pathologies générationnelles, telles que la nomophobie, la peur d’être privé de son téléphone portable, qui déclenche des crises d’angoisses à l’idée même qu’il reste 10% et qu’il n’y a pas de chargeur à proximité.

Rien n’est sans espoir. Peut-être devrions-nous nous rappeler un peu plus souvent que le monde prend sa réalité dés lors qu’on ouvre les paupières, et parfois, pas besoin de sauter dans le virtuel.

Visuel : ©CC