Visa pour l’Image: le monde entier à Perpignan

9 septembre 2017 Par
Marie Crouzet
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Pour sa 29ème édition, Visa pour l’image continue de nous faire voyager au sein des conflits mondiaux, de l’Irak au Venezuela, en passant par les États Unis, Perpignan prend le large. Plus de 25 expositions reparties dans la vieille ville sont à découvrir jusqu’au 17 septembre. Petit tour d’horizon de nos quatre coups de cœur.
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Daniel Berehulak avec un reportage sur les Philippines pour le New York Times

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« Ils nous abattent comme des animaux », c’est sur cette affirmation que s’ouvre l’exposition de Daniel Berehulak à l’Atelier de l’Urbanisme. Sur les murs, une cinquantaine d’images, pour la plupart prises de nuit, témoignent de l’enfer que traverse actuellement les Philippines. Le 30 juin 2016, Rodrigo Duterte arrive au pouvoir et déclare la guerre aux trafiquants de drogues. Depuis, plus de 3000 personnes ont été tuées par la police. Daniel Berehulak a passé 35 jours sur place et a photographié 57 victimes de meurtres dans 41 lieux. Le photographe a couvert les guerres en Irak et en Afghanistan, l’épidémie Ebola en Afrique de l’Ouest et pourtant ce qu’il a vu aux Philippines atteint pour lui « un degré de brutalité inédit ». Et on le comprend, il suffit de regarder ses images pour en rester bouche bée. Les couleurs chaudes des photos contrastent avec les sujets froids, au sens propre comme figuré, qu’elles représentent. Des corps inertes à même le sol, parfois même en plein centre ville, s’enchaînent sur les murs de l’exposition. C’est le cas de l’une d’elle où l’on voit les clients d’un fast food regarder sans émotions particulières un cadavre qui est en train d’être évacué face à eux. La mort est devenue monnaie courante dans les rues de Manille. Depuis juillet 2016, les chiffres sont effarants, plus de 3,5 millions de foyers ont reçu la visite des forces de l’ordre, plus de 3 500 homicides non résolus et plus de 35 600 personnes arrêtées. Les images de Berehulak témoigne de cette folie meurtrière et offre un regard de l’intérieur sur le massacre qui prend place aujourd’hui aux Philippines.

Zohra Bensemra avec « Des villes sur le fil »zohra-bensemra

Tout d’abord, il faut parler du lieu d’exposition car l’église des dominicains est une construction débutée au 13ème siècle et dont la grande chapelle gothique laisse abondamment rentrer la lumière. On ne peut qu’être subjugué par la beauté de l’édifice quand on y entre. Cette année, trois femmes y sont célébrées. Parmi elle, Zohra Bensemra, une photographe algérienne qui présente sa série « Des vies sur le fil ». À 24 ans, elle est témoin d’un attentat à la voiture piégée et cet événement provoque une prise de conscience « la photographie pour moi, c’est montrer la souffrance engendrée par la guerre ». C’est effectivement ce qu’elle décide alors de faire en couvrant les conflits en Lybie, Syrie, Irak, Afghanistan, Soudan, Égypte et Somalie. Plus que les combats, elle photographie les gens ordinaires, ceux qui fuient la violence ou la subissent de plein fouet. Et c’est ici que réside la force de ses images, elles suggèrent plus qu’elles ne dévoilent. Comment comprendre cette photo de Zodiac vide et dégonflé en pleine mer sans sa légende ? « Un Zodiac où était entassés 131 migrants africains laissé à la dérive après une opération de sauvetage ». Partout elle capture des visages, des expressions, des regards volés comme celui de cette petite qui attend une distribution de nourriture dans un camp au Sud de Mossoul et dont tout l’arrière plan est flouté comme s’il n’existait plus, l’espace d’un instant du moins. Ou encore l’attitude de ce membre de l’Armée de libération du Soudan qui, posé en équilibre sur des ruines et tenant à la main une mitraillette, ressemble à un danseur, à la fois dangereux et gracieux. Zorha Bensemra nous montre un autre visage des conflits armés. À ne pas rater.

Isadora Kosofsky avec « Mineurs : la vie en prison et après la détention »

isadora-kosofskyChangement de décors avec Isadora Kosofsky qui nous emmène au Nouveau-Mexique, en plein cœur des États-Unis pour suivre la vie de trois jeunes délinquants. Vinny et David qui sont frères et qu’elle photographiera pendant 5 ans de 2011 à 2016, et Alysia, une jeune femme qu’elle commencera à suivre en 2012. Kosofsky les a photographié aussi bien en prison que dans leur vie après la détention. Les images, prises à la lumière naturelle souvent baignées de soleil et très douces, contrastent avec les jeunes qu’elles capturent, engrainés dans le cercle infernal de la pauvreté, la drogue et la violence. D’inspiration cinématographique, on pense d’ailleurs souvent aux films de Sofia Coppola dans l’exposition, les images d’Isadora Kosofsky racontent une histoire en plusieurs séquences. Tout d’abord, celle de David et Vinny qui débute avec la première incarcération de Vinny à 13 ans, enfermé après avoir agressé son beau-père qui battait régulièrement sa mère. Kosofsky capture ici l’histoire de la violence qui se reproduit. Il faut savoir qu’aux États-Unis, la population carcérale est la plus élevée du monde, estimée à 2,2 millions. 70 000 mineurs sont emprisonnés dans des centres de détention et font face à des conditions d’une extrême précarité. Le système judiciaire ne fait que refléter et perpétuer la violence, la pauvreté et le manque d’éducation, creusant encore plus les sillons de l’injustice et de la marginalisation. Pour raconter cette histoire, Kosofsky choisi d’immortaliser les instants de tendresse comme cette image des deux frères allongés dans un lit l’un sur l’autre que David commentera de la façon suivante « Vinny est entré dans mon cœur par effraction ». Elle fait aussi ce choix avec sa troisième protagoniste, Alysia, emprisonnée pour la première fois à 16 ans pour toxicomanie que l’on voit consoler une co-détenue ou encore dans les bras de son mari sur le canapé du salon avec cette inscription qui résonne comme un espoir « Love makes a house a home ». À découvrir au couvent des Minimes.

Lorenzo Meloni avec « La chute du califat »

dbplgjkxuaivpksDans le même espace au premier étage, le photographe de Magnum Lorenzo Meloni présente sa série sur la chute du califat. Quatre batailles, quatre villes symboles et un ennemi, l’État Islamique. Lorsque l’on entre dans la salle, les visiteurs s’arrêtent sur cette première image énigmatique, sur un mur Bob l’Éponge et un Shtroumpf se font face mais leurs visages sont effacés. Pour comprendre, il faut lire la légende « Des dessins au mur recouverts par Daesh. Mossoul, Irak, mars 2017 ». Le ton est donné. Dans l’exposition se succèdent une trentaine d’images toutes plus spectaculaires les unes que les autres, que ce soit des enfants qui jouent dans les décombres d’un bâtiment ayant servi de base militaire à Daesh en Irak, ou la photo de 6 soldats victorieux qui viennent de repousser l’État Islamique et qui posent dans les ruines de Palmyre, le travail de Lorenzo Meloni est bluffant. Le photographe sait à la fois capturer l’instant et composer des images, certaines ressemblent même à des tableaux. Le dénominateur commun ? L’immense humanité qui s’en dégagent. Il est impossible de ne pas sourire devant l’image de deux soldats à l’ouest de Mossoul qui se prennent dans les bras, l’un dans sa tenue classique de militaire et l’autre en tenue de camouflage, ressemblant alors à un yéti pourvu d’une kalachnikov. Même dans le drame il y a des instants de grâce, de rire, de beauté et Lorenzo Meloni l’a compris.

Souvent dures mais toujours passionnantes, ces expositions sont en plus d’accès gratuit. À ne pas manquer donc !

visuels :
1 et 5 – Lorenzo Meloni
2 – Daniel Berehulak
3 – Zohra Bensemra
4
– Isadora Kosofsky