Rap : Médine privé de Bataclan ?

12 juin 2018 Par
Mathieu Michel
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Médine, le rappeur très engagé, se retrouve une nouvelle fois au cœur de la polémique après qu’une partie de la droite identitaire veuille censurer ses deux dates au Bataclan en octobre prochain. Des dates jugées « indécentes » vis-à-vis des victimes du 13 novembre par des personnalités politiques qui, pour la plupart, ont déjà été condamnées pour injures raciales ou diffamation auparavant.

Alors que le rappeur Havrais avait récemment clamé son amour pour la mythique salle parisienne dans son dernier album Storyteller, il se retrouve soudainement sous le feu des critiques. La chanson, nommée Bataclan, dénonce le drame de 2015. Les phases « Une salle qui brûle, c’est une époque qui meurt. Quand l’Élysée Montmartre est parti en feu, je crois que j’ai vécu mon World Trade Center » et « Le piano n’assassinera jamais le pianiste, même s’il n’aime pas la musique » montrent bien qu’il n’entretient aucune ambiguïté sur cette mouvance terroriste. Dans cette affaire, il fait face à des personnalités politiques désireuses de faire annuler sa venue au Bataclan. En cause, un album nommé Jihad : le plus grand combat est contre soi-même…. Rappelons qu’il l’avait sorti en 2005 et que le terme « jihad » renvoie au combat spirituel coranique qui vise à faire de soi même une meilleure personne. Dans ce projet, il s’adresse avant tout à cette minorité qui commence à se radicaliser et dont il considère qu’elle n’a pas compris l’Islam. Il revient dessus en 2017 dans Clique et reconnaît qu’il n’aurait pu sortir un album titré comme tel dans le contexte actuel et avec les connotations que revêtent ce terme dorénavant.

Instagram : © medine_officiel

Instagram : © medine_officiel

Également soumis à la critique, le titre Don’t laïk dénonçait ce qu’il appelle le « laïcisme » (et non la laïcité) : ceux qui utilisent le motif de la laïcité pour répandre un discours islamophobe. Il y dénonce également une société patriarcale hypocrite : « Pour respecter la femme, on n’attend pas le 8 mars« . Depuis le début de sa carrière, le chanteur invite ses auditeurs à la réflexion comme il le rappelait au micro de Clique : « Je fais peur aux fainéants, ceux qui s’arrêtent à une représentation« . Le 15 novembre 2015, il signait une tribune intitulée « nous sommes unis« , qui avait vite fait d’être critiquée par ces dits « laïcards ».

Tweet du père d'une des victimes de l'attentat

Tweet du père d’une des victimes de l’attentat

L’association des victimes de l’attentat du 13 Novembre, Life for Paris, condamne cette tentative de récupération politique et estime que la salle est « complètement libre de sa programmation ». Toutefois, l’avocate Me Samia Maktouf pourrait saisir le tribunal pour demander « l’interdiction des concerts de Médine pour risque de trouble à l’ordre public, ainsi que pour atteinte à la mémoire des victimes, au respect dû aux survivants, et aux droits des familles des défunts ». Les propriétaires du Bataclan, eux, ne semblent pas fléchir et souhaitent maintenir ces deux dates. Ils n’ont pas communiqué pour le moment. Notons que le rappeur de la Don’t Panik Team s’y était déjà produit en 2017, sans que personne ne s’en soucie. Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée, y va de son commentaire et y voit « une insulte à ceux qui sont morts au Bataclan. Ses paroles sont, ni plus ni moins, un appel au meurtre. « Crucifions les laïcards comme à Golgotha.» Cela s’appelle un constat. Maintenant préparons nous aux procès d’intention et à la victimisation« . D’autres opposants critiquent les propos du titre Angle de tir (acte 3) dans lequel il se met dans la peau d’un radical déséquilibré. Mais attention à ne pas confondre le narrateur et l’auteur. Tout le monde distingue bien les deux lorsqu’il s’agit d’un film ou d’un livre violent. Médine demeure un rappeur au discours trop large pour être caricaturé à un « rap musulman ». Il répondait lui-même à cette polémique hier soir sur Instagram :

« Avant tout, afin de lever toutes ambiguïtés, je renouvelle mes condamnations passées à l’égard des abjects attentats du 13 novembre 2015 et de toutes les attaques terroristes, et assure avec la plus grande sincérité l’ensemble des familles des victimes de mon profond soutien.

Voilà 15 ans que je combats toutes formes de radicalisme dans mes albums. Un engagement qui me vaut les foudres de l’extrême-droite et de ses sympathisants, qui n’hésitent pas à détourner le sens de mes chansons ; ceux-là même aujourd’hui qui tentent d’instrumentaliser la douleur des victimes et de leur famille. »

Désormais notre question est la suivante : « Allons-nous laisser l’extrême droite dicter la programmation de nos salles de concerts voire plus généralement limiter notre liberté d’expression ? »