[Reportage] Hackathon chez Simplon.co, bouillon de (cyber)culture en pleine wébullition

31 octobre 2013 Par
Idir Benard
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Second acte de l’automne numérique, ce hackathon (événement de programmation collaborative) qui a eu lieu du 25 au 27 octobre a vu éclore 11 projets axés sur la libération des données publiques. Le 7 novembre prochain, l’heureux élu se verra remettre le prix de 5 000 euros et bénéficiera également du soutien du Ministère de la Culture pour son projet. Fun, beer, and coding, immersion au cœur de marathoniens d’un nouveau genre.

Dans un bric-a-brac de câbles entremêlés à n’en plus finir, de valises et de sacs de couchage, les marathoniens du code s’échauffent. Boissons énergisantes à base de malt et de houblon, diète stricte à base de macarons ou de petits fours.  La ministre Aurélie Filippetti vient de quitter les lieux avec son équipe après avoir inauguré le hackathon, et l’ambiance relève de l’after work. En fait, il n’y a pas plus de before que d’after. C’est tout simplement du during. Le DJ mixe son set sur des enceintes qui mettent les esprits au diapason festivo-travailleur. Pour Axel, directeur artistique venu donner un coup de main, “les gens sont super motivés et l’ambiance est très chouette. Ce qui n’est pas le cas de tous les hackathons, qui sont en général assez axés sur la compétition et la démonstration de compétences”.

IMG_4578De leur côté, les organisateurs s’affairent à conseiller les équipes et à assurer la bonne conduite de l’événement : la salle grouille littéralement de vie et bouillonne d’idées, et rappelle sérieusement l’ambiance à l’ENSCI et son mash-up, premier évènement de l’automne numérique. Le programme est d’ailleurs le même : suite à la libération des données publiques du ministère de la culture et de la communication (M2C), les candidats ont pour mission de réaliser un site web ou n’importe quoi d’autre qui mette ces informations en valeur. Ce hackathon est en effet organisé à l’initiative du département des politiques numériques du M2C, en partenariat avec la Cantine Numérique et Silicon Sentier. Nora, membre de SpinTank, autre organisateur, précise : “les projets seront jugés sur un critère de transmission de la culture à l’heure du numérique et non pas sur un critère financier”. Ce qui explique certainement l’ambiance, qui tient donc plus de la cour de récré que d’une entreprise, au sens fordiste du terme : hiérarchie lourde et peu réactive aux changements extérieurs, structure figée autour de la tête de l’organigramme. Ici, pas une tête en particulier, mais des têtes, partout. Et qui en veulent. A cet égard, cette ancienne usine de latex, certainement construite au début du siècle précédent, contraste superbement avec l’utilisation qui en est faite durant ce hackathon.

Dans une salle où il y a un siècle les ouvriers devaient pointer tous les jours et se faire surveiller dans leurs moindres faits et gestes par le contre-maître mettant en oeuvre l’OST, l’organisation scientifique du travail, l’ambiance y est diamétralement opposée. Le paradoxe est même saisissant. Les valeurs ont bien changé, et le mot d’ordre est désormais : “if ain’t fun, don’t do it”. Ici, c’est plutôt l’OCT, ou l’organisation cool du travail, où la génération Y règne en maîtresse, responsable et méthodique.  IMG_4587Cette autonomie individuelle, fondée sur le partage et la confiance mutuelle, est stimulante à souhait et ferait pâlir de jalousie n’importe quel manager corporate : 11 projets ont été conduits et ils ont tous aboutis à des résultats fonctionnels, dont plus de la moitié partent de zéro. 55 heures de réflexion et de coding intensifs, ponctuées de quelques heures de sommeil, se sont révélées extrêmement productives. Tous ces projets sont aussi intéressants les uns que les autres, et mériteraient d’être salués, ne serait-ce que pour la prouesse que cela présente. Plus que la prouesse, il faut saluer également l’état d’esprit des équipes et des organisateurs. “T’imagines le nombre de vies que tu peux changer avec la libération des données?” partage, enthousiaste, Kat de Five By Five, agence de conseil en open data. Quant à Erwan, co-fondateur de Simplon.co qui propose une formation intensive au coding, l’idée va même au-delà. Simplo.co est “tournée vers des âmes vertueuses, c’est à dire qui veulent oeuvrer pour le bien”. Ou “subvertueuses”, néologisme qui, pour Erwan illustre mieux sa philosophie entreprenariale. Par exemple un des projets en cours est celui de « bibliothèque sans frontières », qui consiste à donner des livres et des tablettes numériques dans les camps de réfugiés. Dans l’urgence et la souffrance, la culture est vue comme un palliatif, et pourra peut être révéler des vocations.  L’idée est donc de faire du neuf avec du vieux, avec la volonté partagée de changer les choses pour le mieux.

Surplombant la salle, se trouve donc ce qui devait être le bureau du contre-maître, ce maton des prisons fordistes de l’ère industrielle, ce destructeur du processus créatif, cet assassin des germes idéels. Ce bureau d’un ex-bourreau, aux vitres customisées par une figure Space Invaders et un smiley géant fait en post-it, comme un pied de nez au vieux monde de l’entreprise fordiste, accueille justement l’un des projets les plus originaux et créatifs de ce hackathon : Planet’Art. IMG_4636A l’origine, une réflexion sur les rapports que les lycéens entretiennent avec l’art contemporain, qui leur est étranger au point de croire qu’il vient d’une autre planète. Il y a un mois, l’équipe a remporté le pitch d’or lors du hackathon Storycode et compte bien faire avancer son projet : l’idée de créer un jeu vidéo mettant en scène les planètes “Pop Art” ou “Minimaliste”, malgré le peu de temps dont ils disposent, sera le défi. Avec une constitution de l’équipe qui tient pour beaucoup du hasard et de l’improvisation, l’adjectif de “techno-artiste” s’avère adéquat. Le jeu vidéo, particulièrement immersif et prometteur, n’est qu’une partie d’une stratégie transmédia beaucoup plus large visant à renouveler la place de l’art contemporain dans l’esprit des lycéens et de tous en général, à travers une approche ludo-pédagogique.

Pause déjeuner. Au menu, agneau confit au citron, boulgour au cumin et à la cannelle. Prendre l’épaule ou le collier. Bien rôtir. Une fois bien roussi à l’huile dans la cocote, laisser décanter dans un plat à part. Dans les sucs de viande, jeter les oignons et l’ail frappé. Rajouter les citrons confits qui ont mariné des mois dans une saumur à base de sel et d’eau. Rajouter l’agneau qui entre-temps s’est vidé de son jus. Submerger le tout avec un bouillon de volaille. Saupoudrer une cuillère à café de cumin et de cannelle. Ajouter le bouquet garni de thym et de laurier, des raisins secs, baisser le feu au minimum et laisser mijoter au minimum 4 heures. Déguster. Quel rapport entre le hackathon et la cuisine? Le coding et la gastronomie? Apparemment pas grand chose, si ce n’est la passion qui anime autant les tenants du food-truck que les hackathoniens qu’ils viennent ravitailler, tous passionnés d’art et de culture. IMG_4630Après une panacotta aromatisée à la vanille et au coulis de framboises fraîches en guise de dessert, l’équipe de Planet’art investit l’espace du hackathon, incite les gens à venir tester leur jeu en collant des post-it fléchés jusqu’à l’ordinateur qui accueille la démo. Le temps passe très vite. Il ne reste plus qu’une demi heure, et comme lors d’un marathon, c’est le moment où il faut tout donner. L’équipe peaufine les derniers éléments de stratégie de présentation, le hackathon touche à sa fin et le jury fait son entrée. La nervosité est palpable, les cœurs doivent battre la chamade, la concentration est maximale : Planet’Art est la deuxième équipe à présenter son projet. Face aux couleurs vives des mondes surréalistes dépeints par le jeu vidéo, les visages de l’assistance s’illuminent. La bande son totalement originale rappelle joyeusement la Nintendo 64 et ses mondes imaginaires, colorés et plein de surprises, véritables ponts inconscients vers l’univers utopique et insouciant de l’enfance sans tracas.

De la sueur, beaucoup de sueur, mais point de larmes, ni de sang. A la place, du rire. Beaucoup de rire, et de la bonne humeur à la pelle. Tous les projets, menés dans une atmosphère franchement décontractée, relèvent d’une certaine manière de l’art. Seuls des artistes peuvent en effet réaliser autant avec aussi peu de ressources. Précisément, pour Erwan, « le hacker veut aller plus loin que ce qu’il a devant les yeux. C’est une démarche qui relève de l’art ». Des “subvertueux”, on est passé aux subvirtuoses. En attendant la délibération du jury le 7 novembre prochain, les marathoniens du code, qui se sont faits pianistes azerty, plient bagages après avoir fait part de leur symphonie numérique, en quête de nouveaux challenges.

Crédit photo: (c) Idir BENARD