Florian Laurençon nous parle d’ExtraPôle, un outil au service de la culture pensé par la Région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur

9 juillet 2018 Par
Solene Paillot
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Rencontre avec Florian Laurençon, directeur général adjoint des services du Conseil régional en charge de l’éducation, de la culture, de la jeunesse et de la politique culturelle de la Région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur, partenaire et soutien fidèle, au travers de l’ExtraPôle, du festival d’Avignon et, de façon globale, de la diffusion de la culture.

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Nous sommes dans un lieu particulier, une péniche extramuros, que va-t-il s’y passer pendant le festival d’Avignon ?

L’idée est d’avoir un lieu où la Région pourrait organiser des rencontres professionnelles et protocolaires. Nous programmons donc à la fois de compagnies régionales et des rencontres professionnelles, car c’est ici qu’il sera possible de faire connaître aux programmateurs, à l’échelle nationale et internationale, le catalogue qui résulte de cette coopérative de création artistique.

Cet outil se nomme ExtraPôle. À quoi sert-il ?

J’aime le terme « d’outil » et je le préfère à celui de dispositif, qui est plus bureaucratique. Cet outil est à usages multiples en fonction des utilisateurs. Ici, il sert aux producteurs et aux coproducteurs, aux institutions, aux programmateurs et surtout aux artistes. Ces derniers peuvent ainsi voir leurs projets portés et surtout produits et coproduits de manière substantielle et non superficielle, comme c’est parfois le cas dans la profession.

Vous avez été subventionnés ou bien coproduits?

Nous coproduisons. La subvention est un mode de financement de la création artistique qui est ultra-majoritaire. Nous n’avons pas voulu supprimer toutes les subventions d’équilibre d’exploitation car ce sont celles celles qui permettent, sur l’ensemble du territoire régional, de s’articuler et de trouver des terminaisons nerveuses auprès des usagers et des habitants. Concernant le financement public de la création, nous avons souhaité signer des contrats de coproduction.

Pour le spectacle de Thomas Jolly, ExtraPôle a mis de l’argent. Comment ça s’est passé ?

Le spectacle a été coproduit à hauteur de 20%…

… donc une part énorme vu le budget de ce spectacle. Comment les spectacles sont-ils sélectionnés ? Était-ce évident que la Région où se déroule le festival soit présente dans la Cour d’Honneur, pour le symbole ?

Cela dépasse le symbole. Si on revient à la base de la philosophie du dispositif, il s’agissait d’une coopérative. C’est la raison pour laquelle cet outil est hébergé par la SIC – Friche la Belle de Mai (Société coopérative d’intérêt collectif). C’est une coopérative de création dont le but est de définir une vision artistique commune et non pas basée sur le principe de troc avec les différents producteurs, qui est un fonctionnement qui existe déjà et qui a des vertus et des externalités négatives qu’il ne m’appartient pas de juger. Nous, nous avons une vision qui est différente de cela. On cherche à définir un certain nombre de futurs spectacles, mais ce sont toujours des paris. Ensuite nous essayons de faire des paris communs, où l’on partage la prise de risque, celle du producteur et du programmateur. La Région, en tant qu’institution, redonne au financement public ce « partage de risque ».

La Région (Sud-Paca) finance déjà le festival d’Avignon ? N’y a-t-il pas conflit d’intérêt ?

Nous sommes le deuxième financeur public de ce festival. Il n’y a absolument pas de conflit, puisque nous ne sommes pas prescripteurs de la programmation : il n’y a pas d’ingérence effectuée dans le choix et la liberté de création. Nous avons un collectif de producteurs qui ne sont que des structures publiques ou labellisées. Celles-ci sont principalement financées par le public et ont pour mission dans leur cahier des charges de produire / coproduire des spectacles comme l’oblige le Ministère de la Culture et de la Communication. Ce cahier des missions et des charges prévaut du reste à l’évaluation du bilan de la directrice ou du directeur de ces structures quand son mandat vient à terme. Nous, nous avons proposé à ces directeurs et directrices de participer à un outil commun donc, de prendre des risques en commun et de partager leur potentiel succès. Cette prise de risque est supportée par le financement public régional.

Qui sont les acteurs de ce projet ?

Tout d’abord, il y a les deux centres d’art dramatique nationaux du territoire par l’entremise de leurs directrices respectives (en Provence-Alpes-Côte d’Azur, la parité dans la direction des salles est relativement représentée et atteinte.) Elles reçoivent des subventions de l’État et de la Région pour produire et coproduire, c’est-à-dire qu’elles doivent effectuer une redistribution éclairée du financement public à destination des artistes régionaux, nationaux et internationaux. Il y a le festival d’Avignon qui nous a rejoint dans l’aventure, ainsi que les théâtres de Dominique Bluzet, la scène nationale liberté Châteauvallon, puisque la fusion de ces deux structures a une marge artistique considérable, le festival de Marseille car nous avons considéré que ce festival, qui a des moyens moins élevés que ceux cités au-dessus, a une ouverture à l’international et une esthétique légèrement différenciée qui pourrait apporter une plus-value dans les échanges, un supplément d’âme, et enfin les 8ème et 9ème  coproducteurs qui sont la Friche la Belle de Mai et le théâtre d’Antibes qui constituent une force de production artistique incroyable sur la façade occidentale du territoire.

Vous êtes une force publique. Y a t-il des productions du Off dans la sélection ?

Il se trouve que pour le moment il n’y en a pas. Aujourd’hui, de la même manière, la liste des coproducteurs n’est pas fermée, si demain telle ou telle structure du territoire national ou régional souhaite nous rejoindre, nous n’y verrons pas d’inconvénient. Il n’y a pas de personnalité morale d’ExtraPôle, c’est une communauté de projets. Si demain l’Opéra Comique veut signer une coproduction avec nous, c’est tout à fait possible. On devient membre de l’ExtraPôle quand on signe un contrat de coproduction. La philosophie du projet est « l’argent public ne s’use que si l’on s’en sert », d’ou la différence avec la subvention publique, qui est nécessaire et légitime, la part régionale de l’ExtraPôle ne va qu’à de la marge et à de la création artistique.

Quand on voit Thomas Jolly ou Serge Aimé Coulibaly et Tiago Rodriguez, on sait que ce ne sont pas des personnalités qui ont besoin de visibilité pour exister, puisqu’ils sont déjà très connus du public. Comment l’expliquez-vous ?

Oui et non. Tiago Rodriguez, qui est à la tête du théâtre national du Portugal, est très connu par un certain nombre de professionnels. Mais je pense que c’est parce qu’il est venu au festival d’Avignon qu’il est connu du public français, mis à part les aficionados du théâtre de la Bastille à Paris. De plus, si l’on prend l’exemple du Portugal, on sait qu’ils disposent d’un budget culturel très faible de cent millions d’euros, contre 10 milliards en France en 2018, il faut donc resituer les besoins.

Votre force n’est donc pas de rendre visible les spectacles mais de les aider à exister et à les faire tourner ?

Le but est de démultiplier les opportunités de rencontre entre les œuvres et le public… tous les publics. Certains discours puissants ont été, à l’époque de Michel Orier, d’évoquer la nécessité de rallonger les séries des spectacles. Ils mettaient en garde sur la disparition des spectacles après subvention publique. Certes, nous sommes sur du spectacle vivant, on ne peut donc pas considérer qu’il est intangible, qu’il a une vie. Michel Orier, directeur de l’association des scènes nationales, disait qu’il fallait rallonger les séries. Cependant, la prise de risque était trop élevée par rapport à des spectateurs qui, à la cinquième levée de rideau, vont déserter la salle et notre public n’est pas assez en situation de renouvellement pour que la série soit absorbée économiquement à l’échelle d’une entité. Mais, si on pense la série à l’échelle du territoire, on peut avoir le nombre de lever de rideaux voulus, moyennant un partage de risque entre plusieurs coproducteurs. ExtraPôle c’est donc un outil qui, du côté de la production, sert à partager le risque pour les coproducteurs et qui, du côté des acheteurs, des programmateurs et de la diffusion, sert à démultiplier les occasions de rencontre entre une oeuvre et le public. Les conditions de la diffusion se réunissent dans les conditions de la production.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ce qui va se passer ici sur la péniche et sa date d’ouverture?

Elle ouvre à partir d’aujourd’hui, lundi 9 juillet 2018, et va perdurer pendant tout le festival d’Avignon. À compter de 14h, pour le jour de l’ouverture, nous avons invité tous les programmateurs de la région, fédérés ou non dans un réseau, pour qu’ils puissent rencontrer les producteurs délégués de chacun des spectacles disponibles durant cette cession dans le catalogue de l’ExtraPôle.

Y aura-t-il des performances, des extraits, des lectures pour les personnes qui n’ont pas pu y assister ?

Nous aurons, dans la mesure du possible, des metteurs en scènes qui viendront parler de leurs œuvres, mais l’hyper-sollicitation des programmateurs fait que je ne pouvais pas leur demander de venir ici faire une sorte de programmation « off » . Dans l’idéal, l’idée était séduisante, mais il y a une telle saturation de l’offre à Avignon que l’accroître n’aurait pas été utile.

Au final, quelle est l’essence d’ExtraPôle ?

L’ExtraPôle obéit à des règles. La première est que tous les spectacles peuvent être accueillis par toute structure de programmation artistique, du théâtre municipal de quartier jusqu’aux Ateliers Berthier. La deuxième règle qui s’applique est le fait qu’il n’y ait jamais d’autoproduction quand la structure est dirigée par un metteur en scène. On considère qu’il a d’autres moyens pour s’autoproduire. Ensuite, il y a l’obligation d’avoir au moins trois coproducteurs avec une prise de risque dans la coproduction d’au moins 15 à 20% du coût total du spectacle. Enfin, il faut de la responsabilisation vis-à-vis des artistes et des équipes artistiques : nous demandons à l’un des coproducteurs d’être producteur délégué et donc diffuseur délégué dans la région pour faire en sorte que les artistes ne soient pas lâchés dans la nature après la création. C’est pour moi la noble mission du producteur, car il n’y a pas de metteur en scène sans producteur.

Est-ce que vous voulez que les spectacles que vous accompagnez reviennent dans la région?

Il n’y a pas d’obligation. Cependant, nous sommes vigilants à ce qu’un spectacle que nous accompagnons ne se diffuse pas qu’en dehors de la région. Aujourd’hui, les ratios sont bons même en dehors d’Avignon, car 30% des lever de rideaux ont lieu dans la Région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Informations pratiques :

La Région Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur vous donne rendez-vous à Avignon du 9 au 14 juillet 2018 sur la péniche régionale amarrée Porte de la Ligne.

Crédit photo : ©AmélieBlausteinNiddam