L’extrême-droite et la culture : une relation ambivalente

17 août 2016 Par Fiona Dubois | 4 commentaires

L’extrême-droite, souvent accusée de ne pas s’intéresser à la culture, s’en défend. Elle semble plaider pour une culture traditionnelle, qui revaloriserait les territoires et l’identité nationale, tout en fustigeant l’art contemporain. Ainsi pour l’extrême-droite, la culture de demain serait-elle celle d’hier ? Analyse d’une politique culturelle ambivalente. D’un discours au niveau national, d’une politique au niveau local. 

Le Front national, notamment, à travers le programme de son collectif « Culture libertés et création » (Clic), dénonce les politiques menées qui « nécrosent la culture française ». Pour le programme du parti de Marine Le Pen, « des pans entiers de notre patrimoine littéraire, théâtral, musical, ou régional ne sont plus défendus ». D’où l’insistance manifeste du Front national sur la priorité donnée à la restauration et revalorisation du patrimoine, tout particulièrement des monuments historiques. Pour le Clic en effet, « l’arbre France montera plus haut en ayant conscience de ses racines ». C’est ce même argumentaire qui est repris par diverses personnalités du FN, pour qui la politique culturelle actuelle inverserait les valeurs artistiques au profit d’un art moderne dénaturé.

Car c’est bien l’art contemporain qui semble pâtir de cette fixation. On se souvient des mots de Marion-Maréchal Le Pen qui disait que « dix bobos qui font semblant de s’émerveiller devant deux points rouges sur une toile » n’était pas vraiment sa conception d’une politique culturelle digne de ce nom. En revanche, lors des régionales de 2015, Marion-Maréchal Le Pen proposait la création d’un « Puy-du-Fou provençal » pour la région PACA. Est-ce ce qu’a voulu signifier le député Gilbert Collard, parrain du Clic, lorsqu’il a déclaré qu’« un jour la culture de demain sera celle d’hier » ?

Aussi dans les municipalités frontistes, la culture locale semble souvent favorisée aux dépens de la création contemporaine. C’est ce qui faisait une peur bleue au monde de la culture en 2014. Et de fait, la peur était sans doute justifiée. Par exemple en 2014, lorsque le maire d’Hayange, Fabien Engelmann, colore la sculpture en forme d’œuf d’une fontaine de la ville en bleue et explique à l’AFP : « On a une ville assez lugubre, sinistre, on a voulu l’égayer », avant d’ajouter mal comprendre que l’on « fasse tout un pataquès » pour l’œuvre d’Alain Mila, « dont on peine à appeler ça de l’art ». De même sur le plan régional, lorsque Marion-Maréchal Le Pen, alors qu’elle était en lice pour la direction de la région PACA en 2015, annonçait qu’elle ne subventionnera plus les structures dédiées à l’art contemporain dans sa région en cas de victoire, ou du moins qu’elles devront se tourner davantage vers des artistes habitant en Provence.

Avant toute autre chose, les municipalités d’extrême-droite semblent vouloir faire de leur politique culturelle une politique de retour à l’identité locale propre à leur région. Selon Marc Olenine, ancien président du comité local anti-FN à Hayange qui a accepté de répondre à nos questions, la dimension traditionnelle est première. Ils organisent « des choucroutes, une fête du cochon » et invitent des groupes de musiciens locaux très marqués par le folklore alsacien du « Humpa humpa ». A Cogolin, Francis José Maria, président de l’association Place publique, nous parle d’une « inspiration du retour à la Terre »  et du « mythe de l’identité provençale » avec la création par la municipalité d’une fête de la véraison, d’une fête médiévale, ainsi que de fêtes de la chasse. Marc-Etienne Ansade, le maire de Cogolin, se veut lui-même le « défenseur de l’identité provençale chrétienne ». Selon Marie-José De Azevedo, présidente du comité local anti-FN à Fréjus, avec qui nous avons également eu un entretien, une même logique de mise en avant de l’art folklorique a cours à Fréjus, où, par exemple, la musique provençale se fait entendre en boucle les jours de marché, où la tradition locale de la bravade est mise en avant, et où sont organisées des expositions de costumes provençaux.

Élisabeth Pissaro en revanche, ajointe à la culture à Béziers, municipalité d’extrême-droite anciennement affiliée au FN, nous assure que si la place de l’art folklorique et traditionnel est importante, elle l’a toujours été, et ne l’est pas plus qu’auparavant. Des fêtes biterroises et des scènes en langue occitane sont organisées, des groupes locaux sont mis en avant, et la Feria ameute les foules comme chaque année, mais Elisabeth Pissaro veut « rajeunir ces manifestations culturelles qui ont pris un peu de poussière ». En outre, pour cette responsable de la politique culturelle de la ville de Béziers, sa ville « n’a rien à envier à d’autres municipalités en matière d’art contemporain ». L’année dernière, la ville a organisé une exposition de création contemporaine dans une vingtaine de containers maritimes, avec un container pour chaque artiste, notamment ceux des trois nouvelles galeries d’art contemporain qui ont été créées depuis les élections municipales de 2014. Le budget consacré à la culture est de plus de trois millions d’euros et « les dotations n’ont pas diminué d’un centime ». Un constat qui nous rappelle que le discours national d’un parti se confronte et s’adapte à la réalité de la gestion des municipalités et à la diversité des dirigeants sur le plan local.

Mais si la réalité sur le terrain est toujours plus complexe, le discours national d’extrême-droite est bien celui d’une dévalorisation symbolique de la création contemporaine au profit d’un art classique ou traditionnel. Cette conception de la culture qu’adopte le discours de l’extrême droite française au niveau national nous rappelle les mots de Goethe : « J’appelle le classique le sain, le romantique le malade ». Une culture figée dans un siècle d’or et un lieu mythifié, intemporelle et éternelle. Il faudrait alors, selon les mots de Sainte-Beuve, se situer « du point de vue d’où l’univers contemplé apparaît sur son plus beau jour », et s’y asseoir. Néanmoins, peut-être que cette vision d’une culture du passé masque sa négativité première, sans laquelle il ne saurait y avoir de grande œuvre. Car on ne naît pas classique, mais on le devient.

Prie?re de de?ranger from Lemon on Vimeo.

Lors d’une journée « Prière de déranger » à Marseille, contre la déclaration de Marion-Maréchal Le Pen sur l’art contemporain

Visuel : © Creative Commons – Sergio Calleja (Life is a trip)
Peinture de Pierre Soulages


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COMMENTAIRES:

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  3. Robin

    Bonjour,

    J’aimerais répondre à votre texte, notamment son premier paragraphe qui laisse entendre que nous croyons l’art contemporain (une période d’ailleurs, et pas une école) comme étant « dénaturé », ce qui constitue une interprétation erronée de nos textes.

    Amicalement,

    Gabriel Robin

    Secrétaire général du Clic

  4. Fiona Dubois

    Bonjour Madame,

    Je pense que vous avez raison, ma formulation n’était pas assez précise. Par « art moderne dénaturé », je voulais signifier le mépris que l’on ressent dans les paroles de certaines personnalités et maires FN vis à vis de l’art contemporain, qui ne serait « plus vraiment de l’art ». Néanmoins, le Clic ne manifeste pas explicitement cela dans son programme, et je vais changer la formulation de cette phrase.

    Bien cordialement,

    Fiona Dubois

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