[Interview] Jean d’Haussonville « Chambord, c’est à la fois l’ouverture et l’enracinement »

24 janvier 2017 Par
Yaël Hirsch
| 0 commentaires

A Chambord, le bilan de l’année 2016 fait état d’un investissement jusqu’ici inégalé : 11 millions d’euros, contre 2 millions d’euros en 2010. Forts de cette manne liée aux entrées (831 542 visiteurs en 2016) et aussi à un tout nouveau souffle du mécénat privé, les grands chantiers du Domaine suivent leurs cours. Malgré les terribles intempéries du mois de juin et une catastrophe naturelle qui ont contraint à une fermeture du monument pendant cinq jours et ont entraîné la fermeture de l’autoroute A10 entre Paris et Orléans pendant douze jours, le chantier de restitution des Jardins à la Française a commencé dès le mois d’août et doit rendre à Chambord d’ici l’orée de l’été 2017 ses jardins à la Française d’il y a 300 ans. Un chantier unique en son genre d’un budget de 3,5 millions d’euros, avec plus de 600 arbres, 800 arbustes, 200 rosiers, 15 250 plantes délimitant les bordures et 18 874 m² de pelouses. Pour parler de ces jardins, rencontre avec le Directeur général du domaine national de Chambord depuis 2010, Jean d’Haussonville, qui mène à la tête du Palais de François Premier une politique unique par les temps de crise que nous connaissons…

jardins_chambord-dossier-photos_page_02

Entre août 2016 et le printemps 2017, on va donc retrouver les jardins du domaine de Chambord d’il y a 300 ans. Comment s’est décidé ce « chantier-éclair »?
Le chantier était extraordinairement rapide, nous étions surpris nous mêmes d’y arriver, nous étions dérangés par le temps, le climat et la sécheresse de la fin de l’été. En réalité la conception première des jardins résulte d’une commande de la DRAC de 2001 et est passée par une étude rendue en 2003. J’ai relancé le projet en 2010 pour obtenir la validation en commission nationale en février 2015. Nous sommes passés ensuite à la phase d’archéologie, puis avons voulu tout condenser pour terminer les travaux avant l’hiver pour ouvrir en printemps 2017. Pour ce faire, il y a eu jusqu’à 30 à 40 engins de chantier sur place par jour. Le responsable de la maîtrise d’ouvrage, Pascal Thévard, a fait un travail merveilleux sur le plan technique. En ce qui concerne l’exécution du projet, c’est un peu comme l’exécution d’un concert, c’est-à-dire qu’on répète beaucoup et un jour on donne l’œuvre. On a pu rassembler ça en très peu de temps.

chambord-4

Ces jardins datent de Louis XIV, ont été préservés un temps et disparu durant l’Entre-deux guerres, c’est bien ça ?
Les premiers jardins datent de 1682 et c’est Louis XIV qui a fait dessiner la grande terrasse qui existe toujours mais qui a mis plusieurs dizaines d’années à être construite. Notre projet est de restituer le jardin qui a duré le plus longtemps, celui qui a été mis en place en 1734, lors ou à la fin du séjour de Stanislas Leszczynski, l’ex-roi de Pologne, qui était le beau père de Louis XV. C’est un jardin intemporel qui lui-même déjà reprenait en compte la présence des monuments qui étaient plus anciens que le jardin. C’est déjà une œuvre de synthèse entre le baroque, les jardins anciens et les jardins italiens, c’est pour ça qu’il va très bien autour du monument. En 1913, le domaine passe une commande est passée au paysagiste Achille Duchêne pour faire – dans les limites du terrassement de Louis XIV- un jardin Néo-Renaissance en conservant les grandes perspectives et les grandes masses. Il y avait déjà l’idée d’une synthèse mais la guerre de 1914 est venue empêcher le projet d’aboutir. C’est ensuite Georges Pompidou qui, dans les années 1970, a fait remettre le grand canal au gabarit du canal Louis XIV. Mais ce faisant il a fait mettre en réserve tout l’espacement de la terrasse puisqu’il ne restait que 10 ou 20% de l’ancien jardin.

Donc après près de deux siècles, le jardin originel s’est peu à peu effacé, de la Première Guerre à nos jours?
Un jardin, si on ne s’en occupe pas, peut en effet s’effacer avec le temps. Chambord a été mis sous séquestre en 1915, l’Etat ne l’a repris qu’en 1930 et ensuite il y a eu la Seconde Guerre mondiale et et d’autres enjeux pur la France avec  la Reconstruction. Et puis, dans les années 1960 et 1970 ce n’était plus tellement la mode des jardins…. Quand Pompidou s’est penché sur la question, il aurait fallu recomposer complètement le jardin et il a préféré pencher pour une mise en réserve….

Et pour reconstituer le jardin, existait-il des plans de l’époque de sa création?
Oui, le paradoxe, c’est que cet l’état des jardins des années 1970 a fini par apparaître à nos contemporains comme ce qui avait toujours été. Or, il s’agissait en fait d’un état de la fin  du 20e siècle. Comme on avait finit par croire qu’il n’y avait jamais eu de jardin à Chambord, toute notre démonstration avec Patrick Ponsot, le précédent architecte en chef des monuments historiques et Philippe Villeneuve, l’actuel architecte en chef, a été de montrer que l’état le plus haut des abords de Chambord étaient ces jardins qui existaient de 1734 à l’Entre-deux-guerres. Pour ce faire, bien sûr on a utilisé les plans de nos archives et des archives départementales. On a vérifié qu’ils correspondaient à la réalité par de la prospection géophysique et de l’archéologie.On avait aussi des lettres et des factures avec le nombre de plans. Par exemple, découvrir qu’en 1749, le maréchal de Saxe a fait venir des tilleuls de Hollande avec les instructions données aux jardiniers nous a soumis des informations très précises. Enfin, il y avait également de l’iconographie, notamment des gravures, par exemple celle de  Hyacinthe Rigaud en 1745 dont on s’est rendu compte qu’elle était exacte ! Et comme nous sommes sur un terrain qui n’a pas bougé, à part en surface, grâce à une couche d’argile qui est à 1m80 du sol en-dessous pour empêcher la résurgence d’eau, c’est miraculeux : Quand on a fait les travaux archéologiques, on a retrouvé les fosses de plantation à 30 cm près de ce que notre architecte en chef avait calculé, on a retrouvé autant de fosses plantations qu’il y’a avait de pois noirs  sur les plans du 18e siècle. Ce qui voulait dire que les plans originaux indiquaient le nombre exact d’arbres. En résumé, tout concorde et notre restitution peut se targuer d’être parfaite!

Quel est l’arbre symbolique de Chambord?
C’est le chêne parce que les deux tiers de la foret sont en chêne Cécile ou Pédonculé. Or, il faut savoir que les forêts de chênes du centre de la France sont menacées par le réchauffement climatique. L’un de nos objectifs est de conserver sur le siècle qui vient la forêt de Chambord, telle qu’elle est, au moins comme témoignage, si le réchauffement climatique malheureusement produit les effets que l’on craint : Normalement le réchauffement devrait entraîner la transformation de ces forets en forets un peu plus méditerranéennes en tout cas plutôt forets de pins. Sinon dans les jardins c’est le tilleul qui prédomine qui est une essence très ancienne et qui provient de nos campagnes.

chambord-1

Depuis combien de temps n’y avait-il pas eu un chantier de restitution de jardins aussi important en France ?
En comparant on nous a dit qu’il n’y a pas de chantier de restitution de cette taille depuis 25 ans, au moins. Il y a eu des travaux colossaux à Versailles, notamment une création de jardins considérables au Champs de Bataille. Il y a eu la restitution des jardins de Sceaux mais la surface des jardins restitués à Chambord est unique : sur une longueur d’1,5 km de perspective visible depuis le château, sur 4.5 km de long, sur un ensemble paysager de 30 hectares autour du château lui-même, il n’y a pas d’autre exemple. Mais en fait, on ne s’est pas posé la question quand on l’a fait, on ce n’était pas pour battre un record mais simplement parce qu’on estimait qu’il était nécessaire de le faire.

Une bonne partie des travaux est terminée. Vous qui vivez et évoluez avec le domaine depuis 2010, quel impression cette restitution vous fait-elle?
Je peux le dire maintenant : Je trouve ça magnifique. J’ai attendu le projet dans l’angoisse qu’on se soit trompé, car c’était un tel effort de conviction, de financement, de travail que l’on peut toujours se demander si l’œuvre livrée vaudra l’attente. Aujourd’hui je trouve que ça remet en majesté le monument que ça change les perspectives et les visions. On réalise clairement qu’il y avait un manque qui est aujourd’hui comblé, tout en respectant le surgissement miraculeux du château. Ce qui manque aujourd’hui c’est de terminer en travaillant les perspectives, notamment coté nord vers la Loire, qui sont actuellement en état de route départementale, une partie de la route n’étant plus ouverte aux véhicules. Là il faut revenir à des allées de parc, à des banquettes de charmilles et soigner le regard….

Comment avez vous choisi les équipes pour le chantier des jardins?
On a d’abord un paysagiste qui s’appelle Thierry Jourd’hueil. Il nous conseille et travaille avec l’architecte en chef des monuments historiques. On a aussi une commission qui a suivi les travaux notamment l’expert des jardins au ministère de la Culture. Les entreprises du chantier sont locales parce que c’est toujours mieux de faire travailler l’économie du lieu, avec des entreprises qui ont moins de trajet à faire et qui connaissent les lieux. Le plus compliqué, était la planification : Il a fallu réserver des arbres longtemps à l’avance : On plante des arbres qui sont déjà assez hauts et quand vous devez en planter 600 d’un coup, il faut s’y prendre à l’avance!

chambord-3

Côté financement, le mécénat de Stephen A. Schwarzman a été mis en avant… Quelle est le rôle joué par le financement public?
Je voudrais rendre hommage à la ministre de la Culture, Audrey Azoulay car la décision de poursuivre le chantier s’est faite pendant sa visite à Chambord en juin 2016. A l’époque, la terrasse était entièrement recouverte d’eau, après les intempéries. Et la réaction d’une partie des services était d’une prudence qui se comprend et consistait à dire qu’il vaudrait mieux reporter de quelques années la restitution des jardins, parce que l’inondation risquait de se reproduire. Par ailleurs nous avions déjà le contact avec Stephen Schwarzman, le Président et fondateur de Blackstone, mais nous ne savions pas jusqu’à quel point il s’engagerait. Une partie du montant? La moitié? Peut-être tout ?… Sur place, les pieds dans l’eau, les bottes aux pieds, avec la ministre, nous avons pu parler. J’ai vraiment plaidé pour qu’on puisse poursuivre le chantier, en disant qu’on en avait besoin pour le redressement de Chambord après l’épreuve que nous avions traversée… Madame Azoulay a donné son accord. Elle nous a soutenus et accompagnés dans la démarche auprès du mécène américain. Le ministère de la Culture nous a fait l’avance des travaux pour un 1.5 millions d’euros sur les 3.5 millions nécessaires pour faire les parterres, ce qui nous a permis de commencer tout de suite en juillet 2016, bien avant de signer définitivement la convention de mécénat, en novembre dernier.

En 2017, les investissements à Chambord s’élèvent à 11 millions, un chiffre inégalé. Les jardins représentent 3,5 millions. Quels sont les autres projets?
Il y a aussi notre Hall d’accueil qui a été rénové, ainsi que la place du village, les chantiers du château, les parties hautes du donjon. On a également fait des investissements de sécurité et puis du budget pour la conservation du château lui-même.

En terme d’affluence du public quel est l’impact constaté et espéré de ces grands travaux? Quel programme attend les visiteurs de Chambord et de ses jardin?
On peut déjà constater la séduction qui s’exerce sur le public. Si nous n’avons pas chiffré l’impact possible, nous avons déjà constaté que cela nous met en sécurité pour contrer la baisse de la fréquentation internationale… Dans notre programmation, nous proposons une collection de peintures magnifiques dans les cadre des 40 ans du Centre Pompidou, centrée sur le regard du Président Pompidou, à la fois amateur de poésie, critique littéraire, collectionneur et créateur d’une partie de notre politique culturelle d’aujourd’hui. George Pompidou avait un lien personnel avec Chambord, avec les travaux dont nous avons parlé mais aussi parce qu’il était chasseur : il a installé les chasses présidentielles au domaine. J’espère qu’une partie de notre festival de musique d’été se fera dans les jardins…
Enfin, nous travaillons beaucoup sur le repos du visiteur. Chambord est l’un des plus beaux monuments du monde, ça peut paraître naïf de le dire mais en fait les Français sont tellement familiers avec leur patrimoine qu’ils ne se rendent même plus compte qu’ils ont à faire à Chambord comme à la Grande Pyramide ou aux plus beaux temples indiens. C’est un lieu qui mérite qu’on lui consacre du temps, qu’on s’y promène, qu’on monte sur les terrasses pour voir les alentours, qu’on fasse comme une sorte de pèlerinage autour du château. Ça mérite facilement une journée et nous travaillons sur l’idée d’une expérience d’une famille, d’une émotion partagée, qui va du ressenti esthétique le plus élevé à l’amusement que l’on peut avoir devant un spectacle équestre, un repas ou un goûter en famille. On a refait tous les commerces de la place du village, on a mis en place des voiturettes électriques mais aussi des vélos ou des barques. Il y a vraiment de quoi s’occuper toute la journée, il y a aussi des calèches à cheval. On travaille aussi l’hébergement sur plusieurs jours. Pour l’hôtel du village nous avons changé d’affectataire, il y a actuellement 11 millions de travaux qui sont effectués par l’architecte Jean-Michel Wilmotte, l’hôtel 4 étoiles  ouvrira à Noël 2017 avec 60 chambres. Nous avons également planté des vignes où nous projetons de faire une auberge viticole qui sera beaucoup moins chère, pour les familles, éco-responsable, qui aura entre 30 et 40 lits et qui permettra aux personnes qui font la Loire à vélo et qui veulent prendre Chambord comme départ de visite, de rester plus longtemps.

Quelle est votre légende préféré du domaine de Chambord?
Une anecdote fausse raconte que le Maréchal de Saxe et le ¨Prince de Conti se sont battus en duel et que le Prince de Conti aurait été tué par le maréchal à Chambord. C’est totalement faux. A l’inverse on raconte aussi que le maréchal de Saxe serait mort en duel ici; il faut rappeler que c’était le plus grand militaire du 18e siècle : il n’a pas perdu une bataille, c’est lui le vainqueur de Fontenoy. Mais en fait il est mort d’un refroidissement au cours d’une chasse, à Chambord même où il a d’ailleurs été disséqué sur une table qui est encore dans nos collections. C’est un peu morbide comme anecdote. L’autre légende veut que les terrasses de Chambord ont été créées pour qu’on puisse suivre les chasses de très loin autour du château. C’est une des forces de Chambord, ce que Jacques Demy avait très bien compris dans Peau d’âne : il y a quelque chose d’extrêmement moderne et en même temps de très ancré dans la tradition à Chambord,  à la fois l’ouverture et l’enracinement. Quand vous êtes à Chambord c’est comme si vous étiez au Mont-Saint-Michel, vous avez une mer autour de vous, à Chambord c’est une mer de forêts.

visuels : DR