Mort d’Isao Takahata, réalisateur perfectionniste et pacifiste du studio Ghibli

9 avril 2018 Par
Aurore Garot
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Co-fondateur du studio d’animation Ghibli, réalisateur perfectionniste et citoyen engagé pour la paix, le japonais Isao Takahata est décédé d’un cancer des poumons jeudi 5 avril à 82 ans, à l’hôpital de Tokyo.

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La poésie visuelle du dessin d’animation pouvait selon lui, être mis au service de sujets graves et profonds…Mais pas que. Isao Takahata, qui ne dessinait pas les films qu’il mettait en scène, racontait aussi bien des histoires drôles du quotidien (Mes voisins les Yamada, 1999), que des fresques historiques bouleversantes (Le Tombeau des Lucioles, 1988) ou des aventures inspirées des contes (Conte de la princesse Kaguya, récompensé aux Oscars en 2015) et mythes japonais (Pompoko, 1994).

De Toei à Ghibli
Né en 1935 à plus de 450km de la capitale japonaise dans une famille de sept enfants, Isao Takahata a étudié la littérature française à l’université de Tokyo avant de se lancer dans l’animation. Son intérêt pour cet art, qu’il découvre avec Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault (inspiré de La Bergère et le ramoneur d’Hans Christian Andersen) le pousse à entrer dans la société de production Toei en 1959 où il réalise son premier film d’animation Ken, l’enfant loup (1963) avant de rencontrer Miyazaki qui vient tout juste d’être recruté par l’entreprise. « Nous sommes devenus amis immédiatement » affirmait le réalisateur, qu’il rencontra lors d’activités syndicales. Leur amitié (et rivalité) signe le début de leur cinquante ans de collaboration. Après Horus, prince du soleil (1968), la série Heidi, la petite fille des Alpes (1974) et le long-métrage à succès Nausicaä de la vallée du vent (1984), ils créent ensemble le studio Ghibli en 1985.

Isao Takahata, le perfectionniste
Dans le livre Dans le studio Ghibli – travailler en s’amusant (Ed. Kana, 2011), le producteur du studio, MM. Suzuki explique comment Isao Takahata a « passé en revue toute les archives de l’époque » pour savoir de quel côté arrivaient les bombardiers pour une scène du Tombeau des Lucioles, film d’animation qui a fait sa renommé et dans lequel un jeune adolescent et sa petite sœur tentent (en vain) de survivre après les bombes lâchées à Kobe, qui ont eu raison de leur mère à la fin de la Second Guerre Mondiale. « Même les pains représentés dans Heidi ont été dessinés après des recherches approfondies » ajoute le producteur.

« Si tu ne veux pas la guerre, répare la paix »
Survivant d’un bombardement américain en juin 1945 sur Okayama au cours duquel il a fui en pyjama avec l’une de ses sœurs, il en devient profondément engagé et pacifiste et se rapproche du Parti communiste. Co-fondateur du groupe Eigajin Kyujo no Kai (« Les cinéastes pour l’article 9 », il y défend l’article 9 de la Constitution qui affirme que « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre ». En 1988, il réalise Le Tombeau des lucioles, illustration de son traumatisme d’enfance et de son engagement contre la guerre. Lors de ses études à l’université de Tokyo, le réalisateur japonais s’était découvert une passion pour le poète français Jacques Prévert. « Si tu ne veux pas la guerre, répare la paix » tiré de son poème Cagnes-sur-Mer (1953) définit à la perfection la volonté pacifiste d’Isao Takahata. En 2015, lors d’une conférence de presse, il déclare la préférer à la citation latine « si tu veux la paix, prépare la guerre ». Opposé au gouvernement de Shinzo Abe, il participe la même année, à un mouvement d’opposition contre l’adoption des lois sécuritaires visant à faciliter le recours à la force armée.

Élevé en France au grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres pour son travail artistique, il se réjouit d’être décoré par « la nation dont [il] [s]e sen[t] le plus proche ». «Isao Takahata vient de disparaître. Et nous voilà bien seuls», a réagi la Cinémathèque française sur Twitter.

Visuels : ©Flickr