La ZEP, « la force du témoignage »

12 février 2018 Par
Lili Nyssen
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ZEP, ça veut dire « Zone d’expression prioritaire ». Ce média fait intervenir des journalistes auprès des jeunes de tous horizons, et recueille des témoignages qui sont des empreintes quasi sociologiques en même temps qu’ils racontent la jeunesse, crient le désarroi et chantent l’espoir. Entretien avec Emmanuel Vaillant, directeur de la ZEP. 

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Pourquoi ce choix de ne donner la parole qu’aux jeunes ?

C’est à la base un projet de journalistes, que j’ai cofondé avec Edouard Zambeaux, un journaliste radio. Il est né du constat que le plus souvent, « les jeunesses » sont assez mal représentées dans les médias. Il y a toujours des plaintes des jeunes. « On ne nous entend pas », « on parle à notre place », « on nous caricature ». C’est d’autant plus fort auprès des jeunes qui se sentent les moins légitimes à s’exprimer, comme dans les quartiers populaires où il n’y a pas forcément le bagage culturel et scolaire qui permet d’être entendu.

Vous dites « les jeunesses », qu’est-ce que ce pluriel évoque ?

Bourdieu dit : « la jeunesse n’est qu’un mot ». On parle des jeunesses, car on a beau partager la même tranche d’age, les jeunes partagent des situations sociales extrêmement diverses. Bien sûr, il y a toujours des points de convergence sur les problématiques (comme les questions de l’émancipation et du comment grandir dans ce monde, ou comment être amoureux, avoir des relations sexuelles…). Mais il y a aussi des questions très différentes selon d’où l’on vient, et d’où l’on parle, comme les questions d’orientation, de logements, de revenus, de diversité sociale et scolaire… Nous voulons rendre compte de cette très grande diversité en faisant parler directement.

Y a t-il des sujets privilégiés pour la publication? Des sujets de prédilection?

Tous les thèmes nous intéressent. On parle aussi bien d’orientation, d’emploi, de vie amoureuse, d’engagement ou de logement. Il y a un critère essentiel : il faut que ça dise quelque chose de la jeunesse. On n’est pas dans le registre du journal intime, dans un récit qui ne s’adresse qu’à soi-même. Il faut que ce récit donne à comprendre une réalité qui fasse écho à d’autres. Plus on descend dans le témoignage concret, plus on peut faire écho à des choses qui se révèlent universelles. Par exemple, un témoignage sur le harcèlement sexuel ou de rue devient très intéressant à partir du moment où la personne qui écrit nous raconte en détail ce qu’elle subit (attouchements, remarques, violence verbale), et que ça dit quelque chose d’une réalité. C’est la force du témoignage : argumenter sur des réalités vécues, et passer le cap de l’intime. Même si pour ceux qui écrivent, ça peut être douloureux.

Quelles sont les thématiques qui reviennent systématiquement et se font écho ?

Les problématiques scolaires reviennent souvent, notamment les questions d’orientation. Il y a aussi les questions de précarité, au sens très large : précarité familiale, sociale (fin de mois, logements…). La limite, pour être franc, est que nous ne voudrions pas faire croire que la jeunesse n’est que la traversée d’un enfer. La difficulté, c’est que la parole est prise souvent pour dire les choses qui ne vont pas. Nous voudrions ouvrir sur des sujets plus joyeux. Nous allons faire une série d’ateliers sur l’amour, ce qui pose encore la difficulté des rapports amoureux qui se passent mal !

Beaucoup d’articles publiés évoquent des problématiques délicates, violence physique, violence sociale, harcèlement… N’y a-t-il pas de difficultés à faire écrire les jeunes sur ces sujets ? Y a-t-il des réticences ?

Curieusement, pas tant que ça. Il y a un double effet : ça fait du mal, mais ça fait du bien. C’est un moment difficile, mais ça permet de lever le couvercle, de mettre à distance. De s’extraire de soi. Donner à lire quelque chose qu’on partage a une fonction libératrice. Parfois, c’est violent. Mais nous ne proposons pas une thérapie. Le travail journalistique, c’est plutôt d’arriver à mettre en récit quelque chose. Il s’agit de trouver un angle dans sa vie, et d’utiliser un vocabulaire journalistique qui permet de s’attaquer à un sujet, d’accrocher un lecteur et de signer un article.

Vous publiez dans Le Monde, Libération et le Washington Post . Comment sélectionnez-vous les articles ? Il y a des critères ?

Ce sont des médias qui ont une bonne audience. Ce qui nous importe, c’est la médiatisation de cette parole, il faut la diffuser le plus largement possible. Dans le détail, les critères dépendent des médias. Les lecteurs du Monde s’intéresse à la diversité des problématiques d’orientation. Dans Libération, nous publions à chaque fois une double page autour d’une thématique : parcours de jeunes migrants, questions de logement, jeunes en prison… Le Washington Post prend toutes sortes de thématiques, souvent des sujets d’actualité.

Vous faites aussi des ateliers d’insertion professionnelle de la pratique média ? Certains jeunes se tournent-ils vers le journalisme après ?

C’est pas le but du jeu. Nous les faisons manier les outils du métier : raconter une histoire, tenir une narration. Mais nous ne formons pas des journalistes, nous n’avons pas cette prétention là.

Il y a une rubrique « engagement », l’objectif est-il de donner une image de la jeunesse plus positive ?

À vrai dire, nous manquons de sujets comme ça, les jeunes parlent plus souvent de ce qui va mal. Nous n’avons pas l’intention de donner une image positive de la jeunesse. Nous voulons montrer la diversité : les jeunes font plein de choses. On met les choses au même niveau.

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