Quel procès faire à Cyril Hanouna ?

23 mai 2017 Par
Sarah Lapied
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Que l’on apprécie Touche pas à mon poste ou non, force est de constater que l’émission devenue phénomène en quelques années est le troublant reflet des débats qui agitent la société française.  Après de timides menaces de la part du CSA envers l’animateur pour « sexisme », c’est d' »homophobie » qu’il est question en ce moment, mais la qualification de l’attitude de Cyril Hanouna pose un vrai problème.

Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a déjà reçu plus de 20 000 plaintes de la part de téléspectateurs, et une pétition lancée il y a 4 jours sur le site change.org souhaitant interdire l’antenne à l’animateur Cyril Hanouna visant 50 000 soutiens en a reçu 38 000. La séquence visée montre Hanouna se faisant passer pour un homme bisexuel dans un canular téléphonique destiné à piéger des hommes sur un site de rencontres homosexuelles, le comique étant censé résider dans l’échange d’allusions érotiques entre le faux profil de Cyril Hanouna et celui, bien réel, du jeune homme piégé.  D’autres jeunes LGBT, hommes et femmes, ont également participé malgré eux à ce canular. Selon Libération, « la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), les associations SOS Homophobie et Le Refuge, ainsi que l’association des journalistes LGBT (AJL) ont condamné ce passage ». Pourtant, l’émission se présentait comme la marraine, pour la semaine, du Refuge, qui aide les jeunes discriminés à cause de leur orientation sexuelle à trouver un soutien. Hanouna lui-même se dit loin d’être homophobe, et tous ses chroniqueurs ont semblé réellement choqués de voir un tel procès fait au présentateur.

Cependant, comme le soulignait hier dans l’Obs Mathieu Simonet, écrivain et avocat, c’est moins une discrimination quant à son orientation sexuelle qu’une atteinte à sa vie privée qu’a subie le jeune homme. Simonet rappelle qu’Hanouna est passible, en vertu « des articles 226-1 et 226-2-1 du Code pénal », de « deux ans d’emprisonnement et de 60.000 euros d’amende » pour avoir diffusé sans son consentement les paroles du jeune homme, évidemment prononcées dans un cadre privé. Une peine beaucoup plus concrète que les mises en garde répétées du CSA qui ne semble pas vouloir se décider à prendre des mesures contre l’animateur. Dans tous les cas, cette accusation d’atteinte à la vie privée évite les procès d’intention – car si l’homosexualité est clairement une des obsessions de l’émission, l’homophobie supposée de ses séquences est plus difficilement prouvable. Si Cyril Hanouna est un aussi fervent défenseur de la cause LGBT qu’il le prétend, pourquoi ne pas tenir compte une bonne fois pour toutes des critiques légitimes émanant des principaux intéressés ? Car s’il ne nous appartient pas de dire si la séquence était vraiment drôle ou non (ce n’est pas d’ailleurs pas le sujet), il est néanmoins certain qu’elle a fait une victime, qui a appelé le Refuge, dont le président, Nicolas Noguier, parle d’un jeune homme « dans un état de détresse épouvantable« .

capture-le-refuge

En guise de mesure de rétorsion, et puisque cela semble le moyen le plus efficace d’atteindre Cyril Hanouna, plusieurs marques ont décidé d’arrêter de diffuser leurs publicités pendant l’émission, comme Petit Navire, Bosch, Chanel, Disneyland Paris, Décathlon, PSA… Si ces marques n’emploient pas le terme d' »homophobie », certaines, comme PSA, préfèrent déclarer que l’attitude d’Hanouna ne correspond pas « aux valeurs du groupe ». Relayer la liste des entreprises qui se sont désolidarisées – et donc également de celles qui ne l’ont pas fait – fait partie des tâches du centre LGBT de Paris-Ile de France (qui a publié un communiqué sur sa page Facebook), dont la présidente, Flora Bolter, souhaite insister sur la portée des actes d’Hanouna. « Il refuse de prendre conscience de la gravité de ce qu’il a fait et c’est ce qui est condamnable », nous explique-t-elle. « Ce sont nous, les associations, qui devons faire face aux conséquences. Nous recevons souvent des plaintes pour des actes similaires ». De quels moyens les associations disposent-elles pour faire valoir leur point de vue ? C’est une nouvelle fois l’atteinte à la vie privée qui est invoquée : « Les victimes sont reconnaissables et la diffusion de leurs paroles est punissable », explique Flora Bolter. « La discrimination à cause de l’orientation sexuelle est un facteur aggravant : en effet, les jeunes hommes piégés n’ont pas subi le même traitement que les jeunes femmes, qui, elles, ont été informées qu’elles passaient en direct à la télévision. Il y a donc clairement discrimination entre les deux groupes au plan juridique ».

Toute la difficulté de l’affaire réside donc dans la qualification de l’attitude d’Hanouna au plan pénal, car on ne peut l’accuser d’homophobie sans preuves tangibles, ni se résigner à laisser l’animateur jouer un jeu qui finit immanquablement par se montrer dangereux. Mme Bolter ajoute : « Les associations qui ont d’ores et déjà porté plainte contre Cyril Hanouna réfléchissent à la formulation précise de leur accusation. »

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