L’Afrique demande à l’Europe la restitution de ses œuvres d’art

28 mai 2018 Par
Claudia Lebon
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Depuis plus de cinquante ans déjà, les pays africains réclament le retour de leur patrimoine culturel, pillé par les colons des anciennes puissances occidentales et toujours exposé dans nos musées. Les récentes déclarations d’Emmanuel Macron laissent présager un tournant.totems

« D’ici cinq ans, je veux que les conditions soient réunies pour un retour du patrimoine africain à l’Afrique », a déclaré le Président Emmanuel Macron fin novembre à Ouagadougou. Depuis plusieurs décennies, l’Afrique réclame aux pays occidentaux le retour de ses trésors culturels, souvent achetés et troqués, ou volés, par les militaires, anthropologues, ethnographes et missionnaires qui sillonnaient alors les pays colonisés et en ramenaient des souvenirs.

« L’Afrique a subi une hémorragie de son patrimoine pendant la colonisation et même après, avec les trafics illicites« , déplore El Hadji Malick Ndiaye, conservateur du musée d’art africain de Dakar. Ainsi, selon des experts, plus de 90% des pièces majeures d’Afrique subsaharienne se trouveraient hors du continent. Comme le souligne Crusoe Osagie, porte-parole du gouverneur de l’Etat d’Edo, au Nigeria, il n’est pas normal que la jeunesse africaine soit obligée de se rendre à l’étranger pour découvrir le patrimoine de son pays.

Des requêtes toujours rejetées

Ainsi, de nombreux pays africains demandent depuis bien longtemps la restitution de ces trésors culturels, sans succès jusqu’à aujourd’hui. En 2016, le Bénin essuie un refus de la part de Paris, après avoir demandé le retour de trois totems conservés au Musée du Quai Branly. Ces statues, mi-hommes mi-animaux, ont été emportées en 1892 par les troupes françaises commandées par Alfred Amédée Dodds, lors du sac du palais d’Abomey, la capitale historique du Bénin actuel. On peut les admirer au Quai Branly, présentées par la mention suivante : « Statues du royaume de Dahomey, don du général Dodds ». Selon les autorités béninoises, entre « 4500 et 6000 objets  » sont en France : trônes, portes de bois gravées, sceptres royaux… Le Nigeria attend toujours le retour de ses sculptures en bronze, volées par les troupes britanniques lors d’une expédition punitive en 1897 et actuellement conservées à Londres et à Berlin. Le prince et frère cadet du roi, Edun Akenzua, avait ainsi appelé les pays européens à retourner les « biens culturels disséminés dans les musées et galeries de Londres, Paris, Berlin et d’autres villes à travers le monde. »

En 2016, de nombreux étudiants anglais se sont mobilisés pour manifester et réclamer la restitution des multiples œuvres spoliées par l’Empire colonial britannique. Seul le Zimbabwe a pu obtenir gain de cause en 2003. Le musée ethnologique de Berlin a ainsi rendu à l’ex-colonie britannique, une précieuse statuette d’oiseau. Le descendant d’un soldat ayant participé au massacre et au pillage de Bénin City a également pris la décision de rendre deux sculptures de bronze au Bénin.

A l’occasion d’une visite au Burkina Faso le 28 novembre dernier, Emmanuel Macron s’est déclaré favorable au retour du patrimoine culturel africain en Afrique. Une heureuse nouvelle pour le ministre camerounais de la Culture, Narcisse Mouelle Kombi, qui s’est réjoui de cette  « rupture historique ». Colonisé par l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, son pays est selon lui « concerné au premier chef ».

Des arguments européens juridiques et paternalistes

« Macron s’est engagé auprès des Africains à changer ce qui a été ces cinq dernières décennies la politique de nos musées : trouver des arguties juridiques pour éviter de rendre », observe l’historien Pascal Blanchard, spécialiste de l’époque coloniale. Il fait référence aux principes d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité et d’insaisissabilité que brandissent les opposants à cette restitution. En 2016, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, explique en ces termes le refus de la restitution des totems béninois :

«Les biens que vous évoquez ont été intégrés de longue date, parfois depuis plus d’un siècle, au domaine public mobilier de l’Etat français. Conformément à la législation en vigueur, ils sont soumis au principe d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité, et d’insaisissabilité. En conséquence, leur restitution n’est pas possible».

Les experts européens estiment également que les musées africains ne disposent pas des bonnes conditions de conservation et de sécurité pour pouvoir accueillir ces oeuvres. Un argument que le conservateur du musée de Dakar, El Hadji Malick Ndiaye, juge « paternaliste« . Il admet que des progrès restent à faire mais affirme toutefois qu’il existe aujourd’hui de grandes institutions muséales en Afrique, notamment au Zimbabwe, au Kenya, au Mali ou en Afrique du Sud. Lazarre Eloundou, le directeur adjoint de la division du patrimoine de l’Unesco a ajouté qu’il pouvait y avoir « des coopérations pour s’assurer que les musées soient prêts à accueillir les objets restitués« .

Les propos d’Emmanuel Macron doivent déplaire à certains conservateurs européens mais font espérer les dirigeants africains qui attendent une évolution positive de leurs requêtes.

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