[Interview] de Jonathan Hayoun, réalisateur de Sauver Auschwitz ?

12 janvier 2017 Par
Amelie Blaustein Niddam
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Le mardi 24 janvier, Arte consacre un « Théma » à la mémoire de la Shoah. L’occasion pour la chaîne de diffuser le premier film du réalisateur Jonathan Hayoun : Sauver Auschwitz ? Ce documentaire brillant, produit par Simone Harari (Effervescence Prod), écrit avec la collaboration de Judith Cohen Solal, avec la voix de Thierry Hancisse, de la Comédie Française et monté par Yvan Demeulandre est une source parfaite pour qui s’intéresse à la mémoire d’Auschwitz, lieu dont les enjeux politiques ne cessent d’évoluer au fil des années. Du point de vue historique, ce documentaire brillant, dont Annette Wieviorka a assuré le conseil, est l’occasion de découvrir, émus et surpris, des archives jamais vues. Le film pourra être vu en direct le 24 janvier à 22h40 puis sur Arte+7.

Sauver Auschwitz

Vous réalisez votre premier film, cela provoque quoi ? 

C’est important pour moi de le dire : j’ai beaucoup de chance d’avoir pu soumettre ce projet-là à une productrice aussi incroyable que Simone Harari, qui a relevé le défi de me faire confiance, en plus sur un sujet sensible, et de porter ce film pour qu’il puisse exister. Pour moi, c’est avant tout une chance d’avoir pu faire ce premier film, sur un sujet qui me tenait à cœur. Cela fait de nombreuses années que j’ai eu l’occasion d’aller à Auschwitz avec des groupes de l’UEJF et de prendre conscience que le travail de mémoire, c’est un combat. Il nécessite et a nécessité à travers le temps et les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale un combat permanent de certains protagonistes pour préserver le lieu et lui donner du sens. Ça ne s’est pas fait et ça ne se fait pas tout seul.

La question du film  est « Sauver Auschwitz ? », est-ce que vous avez la réponse ?

J’ai une partie de la réponse. La partie que j’ai comme réponse, c’est qu’il est nécessaire de sauver Auschwitz.

De quoi parlez-vous quand vous parlez d’Auschwitz ? D’une date historique, d’un fait, d’un lieu qui n’existe plus comme il existait au moment de l’extermination ?

On raconte l’histoire d’Auschwitz après Auschwitz, mais à travers le lieu et l’histoire du lieu. La question de la mémoire se pose généralement pour tout le monde d’un point de vue philosophique, général, etc. Nous avons préféré la poser de manière très concrète : qu’est-ce qui doit être fait d’un lieu qui est le témoin du plus grand crime de masse ? Est-ce qu’il faut en faire un musée, est-ce qu’il faut le sanctuariser, en faire un cimetière, l’abandonner ? Cette question-là anime tout le film et chacun des personnages du film, qui n’ont jamais cessé de se la poser pendant toute leur vie. C’est important de la partager pendant une heure avec les téléspectateurs parce qu’elle concerne tout un chacun sur la question de la vie et de la mort. Il est aussi important de donner la parole à des personnes qui ont différentes visions du devenir du lieu. Tous ont de bonnes raisons de défendre leur position, que ce soit certains rescapés qui veulent laisser leur parole sur le lieu à travers des bandes vidéos, que ce soit ceux qui veulent en faire un véritable cimetière avec un mur et tous les noms. Voilà différentes manières d’agir sur le lieu. Donc se dire qu’Auschwitz ne pose plus de questions est une erreur, car il en pose même de plus en plus.

Le film repose sur un important travail d’historien, d’enquêteur et de journaliste. On a une alternance d’images d’archives, d’images d’actualité et d’interventions de spécialistes. Comment avez-vous choisi les protagonistes du film ?

Il fallait avoir des personnes qui ont une expertise sur le sujet mais aussi qui se sont battues à un moment donné dans leur vie sur la question du devenir du lieu. Donc quand ce sont des historiens, ils ne sont pas simplement historiens. Ce sont des historiens « engagés » puisqu’ils se sont posés la question, ils sont intervenus à différents moments. Que ce soit sur la découverte des lieux, parce que la première chambre à gaz de Birkenau a été découverte par un historien, que ce soit dans les résolutions de conflits sur le lieu… Ils sont tous intervenus, tout comme les rescapés. Parmi les rescapés, nous avons décidé de faire intervenir ceux qui ont agi sur ce qu’est devenu le lieu à travers les différentes décennies. Cela peut être à travers d’une création artistique, comme Marceline Loridan Ivens qui est à l’origine de l’un des rares voire l’un des deux ou trois seuls films faits par un rescapé sur le lieu, ou les présidents d’associations, l’Amicale des déportés d’Auschwitz, l’Union des déportés d’Auschwitz… Ce sont des personnes qui se sont engagées pour que ce lieu continue à exister et à avoir du sens. Comme on le voit dans le film, cela a été un combat à travers les décennies puisque chaque période est le reflet d’un phénomène de société : l’instrumentalisation soviétique où l’idéologie soviétique était plus importante que l’histoire, l’affrontement religieux avec la tentative de catholicisation du lieu, etc.

Votre film se concentre vraiment sur le lieu, ce n’est pas un cours sur la Shoah qui aurait la volonté de rappeler les événements. Est-ce que ce fil conducteur était clair pour vous dès le départ ?

Oui, le but premier c’était le présent, la prise de conscience qu’il y a encore des enjeux de préservation et de charge symbolique du lieu. Ce n’est pas, contrairement aux représentations qu’on en a, un lieu où il n’y a plus de questions. Il y a la question de savoir s’il doit être plus muséographié, si au contraire on doit lui redonner le sens de cimetière qu’il a perdu ou au fond qu’il n’a peut-être même jamais eu pour ceux qui en avaient la responsabilité… Est-ce qu’il fallait laisser l’urbanisme grandissant prendre l’espace du lieu et vivre non pas simplement sur le lieu mais à travers les infrastructures du lieu ? La ville et la vie économique de la région dépendent en effet de l’usine qui a été construite par des détenus pendant la guerre. Toutes ces questions du présent étaient à l’origine du film et après, en se penchant sur l’histoire, on se rend compte qu’à chaque époque il y a eu ces questions et un combat. Et ce combat est sans fin…

Vous aviez déjà été à Auschwitz auparavant. Est-ce que vous avez été surpris de ce que vous avez trouvé ou entendu, par les témoignages de riverains dont certains sont dans le déni ?

Dans les différents voyages que j’ai pu faire à travers ces dernières années, il y avait toujours un élément manquant : c’était la parole des habitants et celle des maires sur place. Pouvoir les interviewer a été un combat, on a du s’y prendre à plusieurs reprises, les voir plusieurs fois pour les convaincre de témoigner.

Ils avaient peur de quoi ?

Ils avaient peur de dire ce qu’ils pensent, parce qu’ils savent qu’il y a un problème quelque part à être dans le déni ou dans l’absence d’empathie par rapport à ce qu’il se déroule sur ce lieu. Ils savent qu’ils recouvrent une partie de l’histoire en habitant là, mais ils ne veulent pas se poser la question, ils veulent fermer les yeux. Quand on leur demande de venir les ouvrir pour en parler, c’est compliqué pour eux, même s’ils finissent par le faire pour témoigner malgré tout. Mais c’est un faux déni : on comprend et on voit dans le film qu’ils sont travaillés par ces questions-là et qu’ils ne veulent pas les traiter. Pour moi la chose la plus marquante, ce sont les enfants. On ne les a pas interviewés bien évidemment, mais on les a vu jouer devant les balançoires et les toboggans… C’est la responsabilité des gens de là-bas de les faire vivre dans ce lieu. Que le jardin récréatif jouxte les barbelés, ce n’est pas rien quand on grandit. Je pense au témoignage de quelqu’un qui habite probablement sur les fosses communes de la première chambre à gaz. Il nous racontait sa jeunesse dans cet endroit-là, il se baignait dans un endroit plein de cendres à côté et il se rendait compte sans trop le savoir qu’il était sur un lieu de mort. Dans le film, il termine son témoignage par un rêve qu’il ne cesse de faire où il meurt dans une chambre à gaz. Donc on voit bien que les habitants sont malgré tout complètement habités par l’histoire de ce lieu. Et puis après, il y a les deux maires, c’était très intéressant de les interviewer, avec eux c’est l’enjeu politique. L’enjeu, c’est qui décide de ce qui doit être fait sur le lieu qui est sous souveraineté polonaise. Est-ce qu’il doit y rester ? Si le lieu reste sous souveraineté polonaise, alors quelle responsabilité ils prennent sur sa gestion ?

Il n’y a pas d’interaction avec l’UNESCO ou l’ONU sur Auschwitz, c’est vraiment 100% polonais ?

C’est 100% polonais. ça fait partie du patrimoine mondial de l’Humanité donc l’UNESCO demande à ce que le lieu soit préservé d’une certaine manière, par exemple avec des zones de silence. Mais c’est nié dans les faits, ce n’est pas reconnu par les autorités locales. Là est tout le conflit politique. Nous avons interviewé les maires pour connaître leurs positions et pourquoi ils ne veulent pas agir pour que ce lieu soit préservé comme l’organisation internationale du patrimoine mondial demande à ce que ça le soit.

Dans les interviews que vous faîtes des maires, il y a un antisémitisme virulent qui est sous-tendu.

Oui, le maire de Birkenau parle de ce qui s’est passé comme d’une période extrêmement courte. « Pas très longtemps, quatre ans à peine », c’est sa phrase exacte. Il se trouve que la Première Ministre de Pologne a été députée de la région d’Auschwitz. Elle a par ailleurs fait des études de muséographie et a failli devenir directrice du musée d’Auschwitz. Si la position des autorités locales était souvent en conflit avec celle du gouvernement polonais dans les années 2000, aujourd’hui elles sont en parfait accord puisque ce sont ces autorités locales qui veulent réduire la portée du lieu qui sont arrivées au pouvoir. Et leur position, au-delà de l’antisémitisme, c’est une position de concurrence mémorielle. Quand on interviewe des Polonais sur place, il y a cette angoisse de parler de la mémoire juive qui viendrait atténuer la mémoire polonaise de la Seconde Guerre mondiale, qui a aussi été en effet extrêmement grave. Et la Pologne a du mal à faire face à cette histoire également pour sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé à Auschwitz. A  Auschwitz, près de 50% de la population était juive. Reconstruire cette ville, qui était à majorité juive, sur le lieu de crimes de masse contre les juifs est aussi symbolique de tout ça. Ce n’était pas la même ville qu’avant puisqu’elle s’était débarrassée des Juifs. D’ailleurs, une grande partie des habitants d’Auschwitz habite dans des maisons qui appartenaient aux Juifs et qui n’ont jamais pu être rendues aux descendants, s’il y en a. C’est une question encore taboue en Pologne, qui n’est pas réglée, les témoignages des maires en sont le témoin.

Votre film n’est pas “plombant”, il est d’une certaine manière élégant et confortable à regarder. Il y a une bonne alternance entre les témoignages, les images d’archives et d’actualité…

Je pense que ce qui donne cette tonalité, ce sont les témoignages de rescapés même s’ils ne composent pas l’essentiel du film. Avoir des rescapés qui parlent, non pas de ce qu’ils ont vécu, mais de leur vision et de ce qu’ils ressentent sur ce qu’est devenu le lieu après, c’est plutôt rare. Leur parole porte souvent, et c’est normal, sur ce qu’ils ont vécu là-bas et non pas sur ce qu’ils en pensent aujourd’hui. Comme ils ne sont pas dans ce moment-là de témoignage forcément poignant, alors tout le film ne pouvait pas l’être. Quelque part, notre film redonne la parole à ceux qui sont les héritiers de cette mémoire ou ceux qui l’ont directement vécue non pas dans une position de vouloir simplement faire histoire mais dans une position de vouloir faire mémoire…

En ce sens, votre film a une tonalité politique.

La mémoire est politique, donc c’est un combat. Il était donc important que le film soit aussi porté par une tonalité non pas militante mais politique dans un souci d’héritage collectif. Quelque part il pose la question de quel héritage pour ce lieu, de qui en hérite et de qui en a la responsabilité. De toute façon quoiqu’on fasse dans ce lieu c’est impossible de bien faire, il faut reconnaître ça. Mais il y a aussi plein de moments assez surréalistes. En 1967, pendant trois heures, le premier ministre de Pologne a été capable de faire un discours sans prononcer une seule fois les mots “génocide” et “juif”. Il s’est concentré sur l’impérialisme américain et la guerre du Vietnam. Quand on voit ça dans le film, c’est un moment à la fois léger et très lourd.

On rit souvent quand même…

Oui, car les situations sont absurdes au regard d’aujourd’hui, de la représentation qu’un Français a de ce lieu sans y être allé.

Il y a des images d’archives qu’on n’a jamais vues, comment les avez-vous trouvées ?

C’est le travail d’une documentaliste qui parle polonais et qui a été plusieurs fois en Pologne pour les chercher. Elle s’appelle Ada Grudzinski et elle a pu aller voir sur pellicule des vieilles archives parfois inutilisées jusqu’à présent, de différentes périodes. En fait il y a des archives sur Auschwitz de 1945 à nos jours puisqu’à chaque période ça a été un sujet d’actualité, pour différentes raisons. Pendant le film on est accompagnés par des images d’archives d’Auschwitz en 1950, en 1960, en 1970, en 1980, en 1990… Ce sont des images que l’on pas vues souvent parce qu’avant les années 80 on ne se préoccupait pas vraiment de ce qu’était devenu le lieu. Et à partir du moment où on a commencé à s’en préoccuper, c’était sur ce qu’il s’était passé pendant la guerre, pas sur ce qu’on en avait fait après.

Générique.

Sauver Auschwitz ? 

Avec la voix de Thierry Hancisse, de la Comédie Française

Produit par Simone Harari, Effervescence Prod

Un documentaire de Jonathan Hayoun

Ecrit avec la collaboration de Judith Cohen Solal

Conseillère Historique: Annette Wieviorka

Montage: Yvan Demeulandre

Visuel : DR


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