Hors pistes au Centre Pompidou : La naissance d’une constitution migrante?

6 février 2017 Par
Quitterie Puel
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Le festival Hors Pistes a débuté le 25 janvier au Centre Pompidou et se tiendra jusqu’au 12 février. Pour la douzième édition de ce festival, le thème à l’honneur est celui des Traversées en mer. Pour les migrants fuyant leur pays d’origine, la mer devient le lieu de transition entre l’Ici et l’Ailleurs. C’est aussi un espace sous- estimé et dangereux, qui a entraîné un nombre incommensurable de noyades et naufrages depuis des années. C’est ainsi que ce week-end, des poètes, des écrivains, des jeunes engagés se sont retrouvés dans la grande salle de Cinéma de Beaubourg afin de discuter l’idée d’une constitution migrante qui définirait les droits et les devoirs de ceux qui décident de s’exiler. Retour.

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©Enrique Ramirez

On connait ces images d’hommes embarquant sur des bateaux de fortune en vue de rejoindre « la terre promise ». La photo du jeune Aylan Kurdi échoué sur une mer de Turquie a ému le monde entier. « Plus jamais ça » ont crié en cœur les journalistes, les hommes politiques et la société civile dans son ensemble. C’est ainsi que ce week-end, des poètes, des écrivains, des jeunes engagés et des professeurs se sont retrouvés dans la grande salle du cinéma Beaubourg afin de discuter l’idée d’une constitution migrante. Il s’agissait pour eux de définir et d’encadrer les droits mais aussi les devoirs de ces hommes afin d’émettre les bases d’un texte de lois. Autour d’une expérience de pensée commune, chacun était libre de prendre la parole afin de proposer des idées ou des textes. Pour une première, l’exercice était ambitieux et à certains moments un peu brouillon il faut l’avouer. La difficulté était de trouver un angle d’attaque commun et de fédérer des idées originales autour de ce dernier. Les divers parcours des participants ainsi que leurs ambitions très singulières concernant cette constitution ont amplifié l’aspect laborieux de la tache. Nous avons sélectionné, parmi les divers interventions, trois propositions qui nous semblaient les plus pertinentes et les plus réalisables si cette constitution doit être un jour amenée à exister. Il s’agit de celles de Françoise Vergès, du professeur Sami Tchak et du collectif d’étudiants Rhézome.

Françoise Vergès est titulaire de la chaire Global South(s) au Collège des Etudes Mondiales, elle a publié de nombreux ouvrages sur les mémoires de l’esclavage et les processus de créolisation dans les mondes de l’Océan Indien. Sa grande proposition tournait autour du concept de dignité, qu’il faudrait ré évaluer et intégrer de manière nécessaire dans cette constitution. Selon elle, la dignité doit devenir un statut esthétique qu’il doit être érigé en tant que règle morale. Sa proposition était très séduisante car elle remettait à l’honneur la nécessité du respect moral au niveau de la survie des hommes. Elle nous rappelle aussi le « mauvais » ou du moins trop rapide réflexe de l’Occidental qui dresse presque automatiquement la liberté au-dessus de tout. En renversant quelque peu le schéma de pensée traditionnel, l’auteure bouscule nos conceptions et dans ce contexte là, ça fait du bien!  Sami Tchak, au contraire de Françoise Vergès, s’est démarqué par l’aspect banal ( mais néanmoins de qualité) de son propos. Cet auteur originaire du Togo, doctorant en sociologie, a proposé de considérer le mouvement migratoire comme le principe naturel et constitutif de l’homme comme de l’animal. Pour l’auteur, il est réducteur de n’avoir un imaginaire de la migration que traumatique. Sans être partisan d’une pensée pauvre ou réductrice, Sami Tchak nous invite seulement à voir les faits tels qu’ils sont : la migration n’est pas contre nature, au contraire c’est l’immobilité qui l’est. L’auteur a accomplit l’exploit d’éradiquer l’aspect émotionnel dans le concept de migration pour le réduire à une notion géographique. Face aux propositions souvent trop littéraires ou poétiques, c’était un bel effort. Notre intervention favorite a définitivement été celle du collectif Rhézome. Cette association lutte pour la reconnaissance du droit des migrants en s’opposant à l’immigration sélective, à la désinformation ou à la violation du droit effectif. Nous avons beaucoup apprécié ce collectif ce qu’ils proposaient était clair, concis et réalisable, ce qui manquait drastiquement aux autres groupes. Ouverture d’un programme d’accueil dans les facultés, constitution de groupes qui font pression au niveau de la mairie de Paris ou encore mise en place d’un centre destiné à informer les migrants de leurs droits une fois installés sur le territoire. Ce collectif déconstruit l’image de la migration comme un problème insoluble et nécessairement politique. La simplicité est un exercice compliqué donc chapeau bas au collectif !

Au terme de cette conférence, quel bilan dresser? Établir une constitution migrante semble aujourd’hui essentiel pour parer aux atrocités actuelles. Mais entre la théorie et la pratique, les problèmes surgissent comme de nombreuses interventions de la part du public le démontrent. Accueillir un migrant oui, mais jusqu’à quand? Dans quelles conditions? La difficulté à poser des limites comme à définir des droits bloque encore l’émergence d’une pensée concrète qui pourrait devenir à terme un droit effectif.