France-Roumanie : On refait le match

12 juin 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Le sol du plateau recouvert d’un tapis vert, des marquages blancs tracés sur sa surface, des poteaux de part et d’autre, des bancs sur les côtés latéraux, dix bonhommes bleus, dix jaunes, quelques rouges, deux autres placés dans des cages : le décor est planté, le spectacle peut commencer.

Et si, Eugène Ionesco s’était planté ? Et si, il ne fallait pas aller au théâtre comme on va à un match de football mais bien plutôt aller au stade comme on va à un spectacle ? C’est cette question que nous nous sommes posés, vendredi dernier, au moment du contrôle de sécurité, procédé auquel il est désormais devenu habituel de se plier, au stade comme au théâtre…

Pièce en trois mouvements, la nouvelle création de la compagnie UEFA étonne dans la grammaire footballistique. Dès l’ouverture, nous voilà plongés dans un monde enchanté où batifolent ensemble chevaux de carrousel, lutins et petites fées. Pas de vuvuzelas ni de chants guerriers, mais une douce voix comme une invitation à revêtir au plus vite ses lunettes roses et rejoindre la foule lancée, en contre-bas, dans un french cancan endiablé.

Mais la fièvre du vendredi soir n’est que de courte durée. Quand les petits êtres lumineux et leur barde guettaique s’effacent pour laisser place aux gladiateurs en culotte courte, la fluidité et le rythme cèdent le pas aux mouvements aériens et autres gestes parasites. Maladroits, les corps s’entrechoquent, les crampons viennent s’écraser sur les mollets voisins et les paires de mains, en quête désespérée de points d’appui, tentent de s’agripper à ce qu’elles peuvent. Ici un maillot, là un carré de pelouse. Radicale dans sa langueur, la danse contemporaine du premier acte de France-Roumanie avait de quoi dérouter les inconditionnels des enchaînements de dribble et encore plus les amoureux des contres offensifs. Mais s’ils ont accepté cette passagère déconvenue, ils ont pu soupirer de soulagement face au sauvetage in extremis de la cage sacrée par Lloris et même tressaillir d’émoi face aux quelques rares coups d’éclat. Comme la prémisse des rebondissements à venir…

France-Roumanie est en effet un projet ambitieux puisqu’il fait le pari de faire tenir, en un peu plus d’une heure et demi, cabaret, danse et art tragique. Alors qu’on pensait le match plié, qu’on se satisfaisait à l’idée d’une victoire sans relief dans la continuité de la performance de la première mi-temps, la foudre divine s’abat sur le terrain dans ce qu’elle a de plus injuste et de plus inhumaine – car c’est bien connu, l’arbitre est une salope, une pute ou une tapette, mais un homme jamais…! La foule a beau crier au scandale, invectiver le metteur en scène D.D. de remanier le script, rien y fait, et le camp opposé continue d’exulter, l’égalisation des compteurs paraissant à ses yeux comme un scénario tout à fait convenable. Mais, à toute histoire son anti-héros, à toute équipe son joueur mal-aimé, à toute situation de statu quo son frondeur semeur de révolte. Les Grecs, déjà, savaient que c’est de ces êtres laissés sur le banc de touche quand d’autres leur étaient préférés, revenus dans les petits papiers quand d’autres se trouvent à leur tour impliqués dans des affaires, que jaillissent les plus belles paillettes. Homère chantait le courage d’Achille, il ne nous reste plus qu’à écrire un hymne louant le pied magique de Dimitri.

C’est donc, dans cet infime espace-de-non-temps où le ballon transperce la lucarne que France-Roumanie concentre sa puissance dramatique dissolue jusqu’ici à l’extrême.

Mais le beau foot, celui dont on ressent l’ivresse qu’il procure jusqu’au plus profond de ses tripes, les mots et les gestes aussi poétiques et gracieux soient-ils jamais ne parviendront à le retranscrire. Merci au stade de nous le faire vivre, et à notre voisin de tribune de nous saisir et de nous élever au plus haut des cieux !


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