France Gall est morte

7 janvier 2018 Par
Antoine Couder
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Plus ou moins retirée de la scène depuis 1997, la chanteuse s’est éteinte ce dimanche 7 janvier des suites d’un cancer à l’âge de 70 ans. Avec Michel Berger, elle a définitivement installé la variété parmi les arts majeurs de la pop culture et planté les graines de la French touch.


L’alerte avait été donnée en février 2016. France Gall avait alors été admise à l’hôpi­­tal pour une into­­lé­­rance médi­­ca­­men­­teuse, mais le jour­nal Ici Paris révé­lait que les examens médi­­caux mettaient en lumière des « résul­­tats rénaux pertur­­bés »ainsi que des indices « d’insuf­­fi­­sance cardiaque ».  Son absence remarquée aux funérailles de Johnny Hallyday et une nouvelle hospitalisation en décembre 2017 annonçaient ce qui allait survenir ce dimanche de janvier 2018. A Paris, ce jour là, le temps gris lui ressemble, un temps sans véritable risque de précipitation, mais fortement humide et plus froid qu’il n’y paraît. Car France Gall était bien cette créature sensible réagissant à l’air du temps, à la fois cosmique et cosmétique, toute emplie de misère de petite fille riche et de dignité de star. Comme on peut le lire dans le magazine Elle, la chanteuse ne s’est jamais trop épanchée dans la presse sur sa vie et ses grandes histoires d’amour. Pourquoi d’ailleurs en aurait-elle rajouté ? Les milliers de photos qui circulent dans les médias depuis 40 ans toutes aussi formidables les unes que les autres parlent d’elles-mêmes. La chanteuse y est tour à tour enfantine et libertine, top-model et girl next door, insaisissable et toujours plantée dans cette féminité bien de chez nous qui rappelle là une fille du lycée, ici la cousine éloignée que l’on s’est surpris à embrasser le soir du mariage d’un plus âgé. Avec Brigitte Bardot, elle est sans doute notre sainte martyre de cette société des idoles qui a façonné la deuxième moitié du XXème siècle.

Son ultra-célébrité d’abord confinée au milieu de la variété a progressivement envahi l’ensemble de la sphère culturelle et musicale, à mesure que l’on prenait conscience du talent singulier de Michel Berger. Ces cinq dernières années, l’arrivée sur le devant de la scène d’artistes telles que Cléa Vincent, Juliette Armanet ou Amandine Maissiat a définitivement installé le culte. Celle que l’on n’osait aimer est devenue la chanteuse de tout le monde,  celle qui fait disparaître  la violence des hommes et qui conforte les femmes dans leur impulsion du don de soi,. Tout, tout de suite, « tout pour la musique ». C’était bien rare qu’un titre de France Gall ne fasse pas danser, et rire et sourire. Et aimer.  Avec Michel Berger, la chanteuse est peu à peu devenue cette femme qui donne envie de se laisser aller à une certaine fatalité de l’amour, un amour feutré et mélancolique, un peu sombre mais toujours au garde à vous sur la photo du bonheur. « Donner pour tout donner, tout donner, c’est la seule façon de vivre, c’est la seule façon d’aimer » (avec Elton John en 1980).

Si l’on met de côté le sommet que constitue « Ça balance pas mal à Paris » (1978) ou encore le ténébreux « Laissez passer les rêves » (1992), l’acmé artistique du couple Gall/Berger  se situe entre 1975 et 1977, années durant lesquelles sortiront coup sur coup deux albums majeurs chez Atlantic records, deux disques magnifiquement inspirés de la meilleure pop du moment et qui se sont doucement patinés avec les années. La pochette du premier, sobrement intitulé « France Gall » présente l’artiste de face, quasiment en pyjama et regard de biais. On ne sait si elle sort du lit de Michel ou si elle s’apprête à entrer dans la casting de Tartines et chocolat ; à moins qu’elle n’apparaisse par surprise avec Casimir, le monstre gentil de « l’Ile aux enfants ».  En fait, la pochette est trompeuse et à l’écoute, on bascule immédiatement dans cette mystérieuse zone grise, entre  lassitude et battement de cœur, cette tristesse des années 70 qui deviendra bien plus tard le fonds de commerce d’un Jean-Jacques Goldman et qui pour l’heure installe royalement la variété française parmi les arts majeurs de la pop culture dans son subtil enchevêtrement de la raison et des sentiments (« non ce n’est pas vrai, je ne suis pas une petite fille, ne me dis pas que je suis gentille » La tendresse des mots 1978).

Tout en ironie « Ce garçon qui danse », l’inattendu « Je l’aimais » et deux grands tubes ; « Samba Mambo » qui respire déjà son Elie &Jacno et autres Rita Mitsouko et « Comment lui dire », monument de la cognition et de la condition féminine en milieu urbain. « Comment lui dire », Choderlos de Laclos passé à la moulinette du XXème siècle, est un tube virevoltant et insaisissable, un savant mélange de guitares folk puis rock,  frappé d’une rythmique au clavier de la pop anglaise et qui s’achève grandiose dans des choeurs brillants et emportés, signature du génie de Michel Berger. « Comment lui dire », plane très au dessus de tout ce que pourra chanter une Françoise Hardy par sa façon d’inverser la grammaire d’un tube français « intelligent »  : non plus de la profondeur dans la légèreté mais précisément le contraire… La fausse sottise de France Gall et des sucettes à l’anis devenant gravité cruelle de la sentimentalité. C’est bien sûr Berger qui  est à l’ouvrage. Berger amoureux solitaire qui envoie en fin de face une dernière rocket ironique à  la Françoise avec sa « Déclaration d’amour » par trop sincère … Berger au cœur fragile, de « Seras-tu là », de « Pour me comprendre ». Berger qui tombera au soleil de l’été de Ramatuelle, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 44 ans, Berger ou ce romantisme noir qui sied parfaitement à cette France Gall romantique et noire, qui aura frappé Gainsbourg lui-même… « Cette fille était vraiment très triste », finira-t-il par lâcher alors qu’il pianote lors d’un improbable « Numéro Un » de Maritie et Gilbert Carpentier, consacré au même Berger . Triste et formidable la petite France Gall. Mais, après tout, les romances sont ainsi faites qu’on en sort rarement impunies.

En 1977, « Dancing Disco » dépasse les promesses du premier opus et synthétise le style de vie du moment, les orchestrations les plus riches, et fait décoller la variété vers cette légèreté philosophique qui va accoucher des premières graines de la french touch. C’est « Musique » à la fois dansant et enivrant, un peu baba cool en fait (comme le montrera la suite, « viens je t’emmène » 1978). L’ensemble est  « entraînant »  mais reste subtilement urbain et glacé. C’est un bonheur toujours menacé. Et d’ailleurs, après « Musique »,  surgit l’autre Gall, plus fantomatique, avec « Le meilleurs de soi même » triste poème d’une jeunesse faussement magnifiée aux sombres regrets et aux accents soul (« qu’on y laisse sa vie ou bien plus que ça »). « Si maman si » enfonce le clou au cas où on n’aurait pas compris, « Si maman si », entre remords, auto-destruction et cette parfaite punchline des années 70  « Mon cœur à déménagé » … La solitude s’annonce, entre gris clair et gris foncé. La voix de France Gall est alors  pleine de rythmes et de vérité, elle ne fera que se consolider dans ces années 80 et 90  qui seront définitivement les siennes et durant lesquelles elle donnera la pleine mesure de son talent. Voilà, c’est fini… Alors, so long baby, comme tu sais on t’aimait, on t’aimait.