Disparition de Nicanor Parra : le Chili en deuil

25 janvier 2018 Par
Ines Guillemot
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Nicanor Parra est décédé mardi 23 janvier à l’âge de 103 ans, à son domicile de La Reina (Santiago). Mathématicien, physicien, et académicien, il était le fondateur de « l’anti-poésie ».

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Figure nationale incontournable, Nicanor Parra appartenait à la génération des grands poètes chiliens, aux côtés de Pablo Neruda, Gabriela Mistral, Vicente Huidobro et Gonzalo Rojas. Son décès a suscité de vives réactions dans le pays. La présidente du Chili Michelle Bachelet a notamment exprimé ses regrets sur Twitter, et décrété deux jours de deuil national : « le Chili a perdu l’un des plus grands auteurs de son histoire, et une voix singulière de la culture occidentale ».

Connu pour son originalité, son humour, et sa douce impertinence, Nicanor Parra se considérait comme un « anti-poète ». Opposé aux formulations pompeuses, il prétendait « faire la guerre à la métaphore » pour accéder à un langage plus pur. Une grande partie de son travail a ainsi été de désacraliser la poésie, en y introduisant l’humour noir, et un certain sens de l’absurde. Par dessus tout, Nicanor Parra était attaché à une poésie faite d’un langage simple, quotidien et direct. Dans son Avertissement au lecteur, le poète tournait en dérision une vision caduque de la poésie :

« Selon les docteurs de la loi, ce livre ne devrait pas être publié/ le mot arc-en-ciel n’apparaît nulle part. »

Né en 1914 au Chili, Nicanor Parra est issu d’une famille d’artistes : son père était musicien, sa soeur, Violeta Parra était une chanteuse mondialement connue. Après des études de mathématiques et de physique, il se tourne vers l’écriture. Son premier recueil sort en 1935, sous le nom de Cancionero sin nombre (Recueil de poésies sans nom). Mais la véritable révélation, c’est Poemas y antipoemas (Poèmes et antipoèmes, 1947), dans lequel il théorise sa conception de la poésie :

« Nous autres nous répudions / La poésie à lunettes noires / La poésie de cape et d’épée / La poésie à chapeau mou / Par contre a notre faveur / La poésie à l’œil nu / La poésie torse nu / La poésie tête nue / Nous ne croyons pas aux nymphes ni aux tritons / La poésie ça doit être ceci : / Une fille entourée d’épis / Ou bien n’être absolument rien. » ¹

C’est alors que commence pour Nicanor Parra une production importante, très vite couronnée de succès. En 1969, le recueil Obra Gruesa est décoré du Prix national de Littérature. Vingt ans plus tard, en 1991, le poète obtient le Prix Juan Rulfo, haute distinction littéraire qui lui offre l’occasion du discours « de Guadalajara », une allocution mémorable, teintée d’humour. Sélectionné à plusieurs reprises pour le Nobel, Nicanor reçoit une ultime consécration en 2011 : le prix Cervantes.

À demi engagé, le poète s’était notamment exprimé contre le régime d’Augusto Pinochet, dans Sermones y prédicas del Cristo de Elqui (1977) (Sermons et prêches du Christ d’Elqui) :

« Que le général Ibáñez me pardonne / au Chili on ne respecte pas les droits humains / ici la liberté de la presse n’existe pas / ce sont les multimillionnaires qui commandent. »

En juin dernier, une anthologie de ses poèmes est parue pour la première fois en France, aux éditions du Seuil.

¹ Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes. Anthologie (1937-2014), Traduction de l’espagnol (Chili) par Bernard Pautrat, Seuil, 684 p.

Visuel: CC© Javier Ignacio Acuña Ditzel