Cyprien et le CNC, d’une polémique personnelle à un problème de fond

30 octobre 2018 Par
Quentin Lazeyras
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Depuis le 24 octobre 2018, Cyprien Iov, créateur de contenu audiovisuel sur la plateforme Youtube (plus communément appelé Youtuber), est pointé du doigt pour conflit d’intérêts.

Sa boite de production  « Periple » s’est vue attribuer une bourse de la part du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) grâce au fond d’aide à la création de vidéos sur Internet alors que Cyprien siège au sein de cette nouvelle commission décisionnaire. Depuis le 24 octobre, une trentaine de topiques du forum blabla 18-25 du site jeuvidéo.com ont pris pour cible Cyprien. C’est à la suite d’un thread twitter que la polémique se  déclenche,  lorsque le compte « L’élite voit tout », membre de la communauté 18-25,  évoque ce « conflit d’intérêts grave » lié à la présence de Cyprien à la commission.

Pour certains, Cyprien n’est qu’un YouTuber, mais il est aujourd’hui un créateur de contenu qui cumule plus de 12 millions d’abonnés. Depuis 2016, il a développé sa chaîne YouTube pour passer du podcast au court métrage. Son premier court métrage, nommé La Cartouche, dure plus de vingt minutes, puis il a ensuite produit, Le déménagement, Lunaire et Dessine moi un Alien et dernièrement il a produit La science de l’amour (réalisé et écrit par Timothée Hochet). Mais Cyprien n’en est pas resté là puisqu’il a aussi réalisé deux saisons d’une série auditive (L’épopée Temporelle) de vingt épisodes. Chacun de ses courts métrages et épisodes de sa série ont un coût très important, ce qui l’a poussé à demander des subventions.

La décision de subvention pour la société « Périple » fut prise lors de la séance du 28 avril 2018, et comme le demande le règlement, Cyprien n’était pas présent lors du traitement de son dossier de subvention. Cyprien se défend de ces accusations en expliquant qu’il a respecté le règlement en se qui concerne son cas de demande de financement.

Un problème d’attribution de subventions plus global.

Pourtant le fond de la polémique envers Cyprien met en cause un conflit d’intérêt. Mais ce n’est pas  la question qu’il faut se poser. En effet, la commission du CNC est composée de créateurs. Pour analyser l’enjeux des créations sur YouTube et certaines plateformes d’internet, il faut des créateurs qui eux-mêmes pourront comprendre le fonctionnement de ce système. Au sein de cette commission siègent quatre figures importantes de la création internet : Cyprien Iov (Cyprien), Ina Mihalache (SolangeTeParle), Florent Bernard (Flober) et Lorenzo Benedetti (fondateur de Studio Bagel). Ces quatre derniers ont eux aussi perçu des subventions pour soutenir certains de leurs projets.

Mais faudrait-il empêcher les créateurs siégeant au CNC de bénéficier d’aides de financement pour produire du contenu de qualité ? Le CNC, évoque que « Si on interdisait aux vidéastes qui appartiennent à la commission de postuler à des aides, on n’aurait plus personne pour y siéger ». Cyprien défend aussi ce principe de neutralité et de transparence qui est mis en avant à la commission: « Je ne sais pas qui a dit quoi sur mon dossier. Toute la commission fait très attention à ne pas accorder de laissez-passer en fonction des projets. Ils sont seulement jugés sur des critères précis et si un membre a un lien quelconque avec un déposant, il ne participe pas au débat ». Peut on donc réellement parler d’un conflit d’intérêt ou d’un scandale qui naît dans le flou d’un forum pourtant souvent accusé de polémiques.

Des systèmes d’aide pour les plus gros vidéastes ?

Certaines questions plus profondes et plus éthiques peuvent se poser par rapport aux conditions d’attribution de ces subventions. Les plus gros YouTubers qui perçoivent ses subventions, n’empêchent-ils pas certains plus petits d’être soutenus par le CNC ?

Si un vidéaste avec peu d’abonnés (par exemple sur Youtube) souhaite demander des subventions et une aide du CNC, il y a un certain nombre de conditions à remplir pour pouvoir déposer son dossier, comme le fait qu’il faille 10 000 abonnés (ce qui n’est pas rien), sauf si le ou la vidéaste a participé à un concours ou un festival agréé par le CNC. Pour candidater à certaines bourses, il faut également disposer un statut d’autoentrepreneur, ou être rattaché à une boîte de production. Ces critères limitent donc déjà largement l’émergence des toutes petites chaînes. Il peut aussi devenir très compliqué pour certains YouTubers de percevoir ces aides même si ils arrivent finalement à réaliser un dossier de demande. En effet, lorsqu’un créateur demande une aide financière, il se devra d’expliquer en détail l’utilisation de cette somme en passant des moyens utilisés aux postes des équipes et les salaires individuels. Réaliser ce type de devis, n’est rarement pas à la porté de tout vidéaste qui réalise habituellement du contenu avec les moyens du bord. L’une des solutions à la limitation de l’émergence de petites chaines youtube, pourrait être de baisser ou de supprimer ce palier de nombre d’abonnés requis et de proposer un système d’aide dédié aux plus petits vidéastes pour constituer des demande de subventions.

Le cas YouTube, une norme aux commissions du CNC.

La création de cette polémique envers Cyprien, permet par contre d’ouvrir le débat sur la mode d’attribution de subventions et d’aide à la création, et le monde de Youtube n’est pas le seul domaine où peuvent résonner des conflits d’intérêts propres aux subventions du CNC.

C’est le cas de la commission d’aide aux vidéo-musiques. Réalisatrice de documentaire, de captation de concert, de clip et de publicité, Émilie Chedid est la présidente de cette commission. Mais elle n’est pas seule, elle est épaulée par 11 membres: Alice Caron (productrice), Jérôme Derathe(réalisateur et producteur, dit Jérémiah), Margaux Dory (réalisatrice), Vincent Frèrebeau (producteur d’artiste), Michael Grassi, Hugo Jouxtel (réalisateur et producteur), Nadège Moreau, Grégory Ohrel (réalisateur et membre du duo Greg&Lio), Delphine Raisin (Directrice adjointe de la chaîne M6musique), Nicole Schluss, Alix Turrettini (productrice) ainsi que 6 suppléants (comme par exemple Lionel Hirlé réalisateur et membre du duo Greg&Lio). Le 6 avril 2018, la commission d’aides aux vidéo-musiques, a accepté 2 dossiers à un producteur délégué étant la société de production « Les Films de morphée ». Cette société de production audiovisuelle fondée en 2005 spécialisée dans le clip et les documentaires appartient à  Alice Caron. C’est donc à cette société appartenant à l’une des membres de la commission que 53.000 euros se virent attribué en tant que subvention pour la réalisation de 2 clips musicaux. Dans un cas similaire, Jérôme Derathe dit « Jérémiah » siège au sein de la commission, et est à la fois le réalisateur du clip Oiseaux Sauvages de Dom La Nena, qui a reçu une aide de 15.000 euros. L’un des derniers conflits d’intérêt pouvant être notable, s’entretient entre le duo Greg&Lio et Orelsan. Grégory Ohrel, membre titulaire de la commission et Lionel Hirlé membre suppléant de cette dernière, furent aussi les réalisateurs de plusieurs clip musicaux de Orelsan tel que:  Basique, et Tout va bien, ou encore Des histoires à raconter et Inachevés du duo Casseurs Flowters (duo de Orelsan et Gringe). Une subvention de 56.000 euros fut attribuée pour la réalisation du clip La pluie (réalisé par Paul, Luc & Martin) extrait de l’album La fête est finie de Orelsan en featuring avec Stromae.

Il parait donc nécessaire de revoir le mode d’attribution des aides financières apportées par le CNC. Afin d’empêcher que de nouveaux conflits d’intérêts ne puissent venir altérer les négociations et les distributions des bourses, il faudrait probablement que le CNC intervienne lui même pour éviter la création de nouvelles polémiques. Éloigner toute personne qui aurait un lien direct ou indirect avec un dossier serait aussi l’une des solutions. Mais la suppression de ce format d’aide, ne serait sans aucun doute qu’une mauvaise solution. Ces commissions sont importantes. Que ce soit au niveau de Youtube, cette commission est la seule qui permet aux vidéastes, qu’ils soient connus ou non, de recevoir une aide de l’état pour continuer à produire un contenu travaillé et indépendant sans recourir aux publicités et aux placements de produits. Sur le plan de la commission d’aide aux vidéo-musiques, il est aussi important que l’état puisse investir dans cet univers culturel pour promouvoir les clips musicaux afin de leur permettre ainsi de se développer.

Retrouvez les chiffres et les résultats de décisions de la commission du 6 avril 2018 ici.

Les présidents et membres de commissions sont à retrouver sur le site du CNC et ici